lundi 18 juillet 2011

Le degré zéro du genre: Claude Cahun Héroïne du Jeu de Paume

On ne s’était pas vues depuis son retour et on sentait la fleur de peau à tout bout de champ. Les mots crissaient sur nos dermes respectifs : malgré nos mains tendues, on était enfermées dans le cercle vicieux du souvenir propre - il nous fallait un terrain commun. On a bien tenté la fontaine des tuileries et ses bateaux insubmersibles, les gamins qui couraient avec leurs bâtons et les pigeons qui faisaient écho aux avions de chasse mais le cliché n’aidait pas. Heureusement, le Jeu de Paume.

J’aimais pas trop la photo de Claude Cahun telle qu’on la voit sur l’affiche. J’avais peur de remplacer un cliché par un autre. Je commençais à arriver à saturation mais j’étais quand même perplexe à cause de l’autoportrait anti-portrait. Dès le début du parcours, il y avait un texte sous les photos. C’était tapé à la machine et ponctué d’encre rouge. Ça parlait d’amitié et on voyait très bien de quelle amitié il s’agissait puisque Marcel s’appelle en fait Suzanne. Et c’était beau, putain de beau, hésitant et beau. Comme le glissement du sens. Ensuite on voyait très bien qu’elle était la fille de et que ça aidait pour l’ouverture d’esprit, qu’elle avait pu faire ci et ça, aller ça et là, rencontrer ces gens-là. Mais on voyait aussi très bien à quel point ça n’expliquait rien de tout ça. Parce que là, il se passait quelque chose. Une chose qui ne nécessite effectivement qu’un appareil photo et des costumes. Une chose qui dépasse l’appareil photo, le postulat et le résultat. Un truc qu’aucun thermomètre ne peut mesurer. Et je ne parle pas des mots soulignés en gras dans l’annuaire des artistes. Je parle de ça, ce qu’elle a fait là.

Ça m’a rappelé que j’avais consulté un exemplaire des Mythologies la veille. Va savoir pourquoi. Peut être parce qu’il y a beaucoup de mots qui s’accumulent à l’orée des lèvres dès qu’on touche à ça, et que ces mots sont précisément la ligne sur laquelle Claude Cahun marche – comme ce mur qu’elle parcourt, son chemin des chats. Femme. Résistante. Libertaire. Artiste. Rasée. Photographe. Ecrivain. Intime. Lesbienne. Surréaliste. Fille de. Femme de. Paris. Ile. Paradis. Héroïne.

Elle était pire que moche. Elle en était super belle. Quand elle écrit c’est pire encore, parce qu’on se dit qu’on ne la connaissait pas, qu’on ne savait pas, qu’on avait loupé ça et que pourtant ça c’était la source de tout le reste, d’absolument tout ce qu’on avait pu lire jusque là et même avant ça. On prenait nos cahiers et on notait, on passait des heures devant les vitrines. Ensuite on courait d’une pièce à l’autre, on s’arrêtait devant les images et on raillait le film américain de la sortie, celui qui déguisait ses intervenants en parodies de Cahun. Mise en abîme ratée. Tout ça pour vendre du cinéma. Et puis on se regardait et on savait qu’on l’avait comblé, le vide qui nous séparait, l’abîme de l’émotion et de l’expérience, le gouffre incommensurable du souvenir. Restait plus qu’à prendre un avion pour Jersey. 



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