vendredi 25 septembre 2020

aux éclats @ théatre de la Bastille

 Glaise

Fassbinder rencontre Stévenin rencontre Beckett rencontre Kafka rencontre les valseuses rencontre Bergson rencontre la peur rencontre le drame rencontre la barbichette rencontre l'éclat

Théâtre d'ennui, le théâtre est d'ennui, le théâtre il a dit, il le dit, être femme, pauvre, injustement lacéré, émigré, polonais, enculé. Là pas, jamais. Là non, autre. Là joue. Théâtre joue. Et cela tombe sur scène, malléable, du ciel. Bruit de chute, plein. Des corps dont on se demande s'ils s'aiment, autre encore. Là des corps qu'on enlace, qu'on veut serrer, qu'on sent. Là et vivants. Et la langue, la lalangue: ah oui l'allemand, l'anglais, le babil. Oui. Et la musique, cinéma. On était au cinéma, on a vu ça. Ils s'habillaient comme Derrick autrefois quand la télé allumée partout dans le salon allumée tout le temps, c'est pas ça. Rideau, plateau et plante en pot. C'est l'épreuve, nous cheminons. On l'a vu souffrir sur scène, on a tous ensemble vu monter, c'est monté. Ils étaient ça et puis ça. A un moment c'est plutôt lui

L'âge d'homme

Dire ce n'est pas un théâtre bête. Dire. Il n'est pas là pour prouver. Rire. Sentir corps et mains sortir de, jusqu'agir, entendre des sons monter en bouche, sentir très fine la peau qui nous sépare, nous en fauteuils, de ces trois eux parfois aussi en fauteuils. 

Au début loin, peur, ils étaient forts et la peur, ils regardaient grossier, fil grossier, masque grossier et mots tous grossiers. C'était pas bon, proche, sentir la peau, voir la main manipuler trop le drap, trop la peau noire du velours, faire du chiqué. Alors après c'est facile de dire ouh là ces corps là ces homme là leur âge et leur taille et leur voix et leur présence tout ça moi j'ai peur moi je juge moi je vois jusqu'à ce que, et ce n'est pas un respect pour l'épreuve, ce n'est pas seulement le plaisir de voir l'autre exposé, c'est le plaisir de recevoir. Un glissement: à un moment, un cadeau nous est donné, qui ressemble à un voyage dans le temps intérieur. Tout à coup je suis avec moi, c'est là que j'ai envie d'aller avec eux, puisqu'ils sont moi, qu'on est ensemble. Nous sommes, et ils sont, juste là. Touchants, délicats. Je pourrais presque m'aimer moi d'être si là, si heureuse enfin avec eux. C'est assez miraculeux.




lundi 29 juin 2020

Kongo @ 3 Luxembourg

il sera spirituel

C'est directement avec l'apôtre, avec les sirènes, le sang que l'on boit. C'est la pluie sans fin, les routes cabossées, le maillot de foot, les couleurs. C'est le marché. C'est la peau et le nez, une langue presque même. C'est ce que lui voit, que mes yeux ne savent pas. C'est traduire l'image pour l'image, le mot pour le mot, le geste. C'est la course, c'est joué. Ce sont des traits parfois la nuit sur un papier épais, ce sont des traits encore de jour dans un cahier d'écolier. Ce sont des paroles de lui ou d'elle, une voix qui ne change pas, qui occupe l'espace, qui n'a pas peur de parler. C'est la maman assoiffée à qui l'on donne de la bière, c'est toute l'histoire de Primus. C'est on pourrait te raconter mais quoi et pourquoi, c'est on pourrait se plaindre mais de quoi et pourquoi. C'est qu'on est toujours lésés, toujours effrayés, toujours vulnérables et souverains. C'est d'y être plongé, d'être avec, d'être dans. C'est de voir pour le croire, de croire sans voir, c'est savoir. C'est quand filmer c'est panser, quand il y a un pacte, quand on regarde, quand on entend. Qu'est-ce qu'on pourrait bien voir ou savoir de ce monde d'avant, ce sont les ancêtres dans la terre, ce sont les droits de chacun, un maillage. C'est l'injustice terrible, la foudre, le jugement, c'est une mère qui pleure, un 0033.   

C'est une fable, c'est intime, complètement autre, et c'est le monde. C'est géant, ce sont des tenues, des vêtements, des symboles mélangés et c'est le maillet d'hommes de peau noire sur la pierre, de machines rapides sur la pierre, de chinois. C'est le monde. Les restes du monde. Le reste du monde. C'est pourquoi ces enfants-là, pourquoi cette nuit-là, pourquoi cet éclair-là. C'est après Jean Rouch et c'est aujourd'hui. L'image est évidemment aujourd'hui. Elle dit tout, elle dit qu'elle accompagne et qu'elle joue, elle dit qu'elle interroge et qu'elle montre, elle dit qu'elle aime et qu'elle touche, qu'elle se laisse toucher. C'est être ensemble et s'entendre, c'est vivant, c'est sauver, c'est présent. C'est en bouteille mais on les vide ou on les jette, c'est sans expliquer. C'est pas le sorcier, pas le mal, c'est jamais vouloir le mal, c'est ne pas céder au mal. C'est plongé. C'est une caresse et c'est vrai, c'est étranger et vrai, ce n'est pas exotique, ce n'est pas loin. C'est politique, c'est l'Odyssée et c'est le diable. C'est tout ce qu'on pourrait soigner. 

Un petit chat, des bougies, une fourmi, les remous du fleuve, la jambe d'un homme, la transe des femmes, la mort du prophète, le quotidien.


mardi 18 février 2020

DANSES MACABRES, SQUELETTES ET AUTRES FANTAISIES @ L'Archipel

Un été, Jean-Louis Schefer, qui considère la séparation horizontale entre le ciel et la terre avec le même étonnement que face à Moïse écartant la mer rouge, se retrouve filmé. Plutôt: un été au Portugal, Pierre Léon, cinéaste, se présente comme réceptacle de la pensé de Schefer face à l'objectif de Rita Azevedo Gomes. Ce même été, Jean-Louis, qui a les mains de mon père et le regard de sa mère, dit au sujet des gravures de la vallée du Côa, des choses qui sont justes comme: l'entremêlement fait sens, comme: profond dans la roche, comme: rite, comme: figure, comme: simple, comme: désir, comme: ce con d'Herzog. Schefer ne se fie pas au rêve: il regarde. Bosch nous présente des ponts, la tentation de Saint Antoine se dessine à la fin d'un siècle de crise profonde de l'Eglise, de peste, de violence. Elle est postérieure à la plupart des danses macabres dont il est assez évident qu'elles n'ont de danse que le nom, qu'elles se passent dans le désert, que s'y joue la limite, qu'y commence l'histoire quand elle s'écrit, qu'elles adressent le schisme de 1054, qu'il n'est écrit nulle part dans les textes sacrés que l'image est à vénérer et, à l'époque, personne pour déchiffrer le grec, c'est la culture latine qui domine. Jean-Louis Schefer dit des choses plus précises et plus fines, revient sur ressembler-remplacer, remonte au sacrifice et au mythe, admet que le sang de buffles a peut-être coulé, que la musique console comme rien, que l'image garde les affects. Il n'entend pas, ne dialogue pas: pense. Quelque chose d'inhumain dans la machine ramassée sur elle-même, concentrée sur le chemin (et non le plan) qui se trace, qui est à trouver, entre l'inconfortable étincelle de l'idée et l'horizon.

Trois personnes et puis plus, c'est indécis, un film qui s'admet monté, s'exhibe même dans l'écriture qui rejoue et rend compte d'un réel qui ne l'est pas tout à fait, qui ne l'a pas été, qui a pourtant capté quelque chose des musées, quelque chose des repas, quelque chose encore des pas d'hommes et de femmes que l'on sent très fragiles et dont on se demande s'ils ne sont pas des monuments tant ils contiennent d'efforts à penser le temps. De la bouche sort comme une somme de ce que l'humain ferait, des réponses à ce qu'il est, des peurs aux racines fines. De la même bouche est énoncée, hors champ, la seule vérité quant à l'art préhistorique: c'est-à-dire que son essence est d'être toujours contemporain à l'oeil qui le rencontre. De cette bouche alors, autour de cette bouche, commence un culte et qui n'est pourtant rien que le miroir, la conscience très nette d'une majesté d'être humain.

C'est un film qui ressemble à un film de vacances avec un vieux qui radote et qui coupe la parole, qui regarde la caméra, qui croise les jambes, qui fume perpétuellement et qui réclame du vin. C'est un film de malaise, presque maladroit. C'est un film qui accueille et qui répare, presque un film espoir.


mercredi 3 avril 2019

Thomas SCHUTTE @ Monnaie de Paris

chips, acier, face

Il pense l'espace en volume, habité, matières et corps confrontés. La main malaxe la chair, le bras dessine dans l'air. On vit. Les expressions de visages, les mâchoires refermées post-mortem, la rigueur des méthodes, l'angoisse des petites histoires anodines dont les angles morts colonisent nos têtes. La statue présente un arrêt sur image et le temps, elle se confronte au regardant, fabrique la transe vertige. La statue happe, interpelle. C'est un morceau de vie répliquée, fabriquée, posée sur un bâton, transmuée en verre, en pâte à modeler. Ce sont les doigts qui voient ce que l'oeil subit. Rien n'est acquis.

Thomas Schutte apprit d'un peintre que l'on reconnaît très bien puis s'en détacha : ce que l'on raconterait pour le sens et le temps sauf que c'est impossible, que tout est dans un déjà-là attendant depuis longtemps de se manifester, de trouver place dans le monde qu'investit l'artiste. Se répondant, dans une langue nouvelle et sans l'autorité d'une grammaire, les visages pleins d'expressions, les façades vitrées, les angles des maisons : question de générosité. Il n'y a pas de frontière parce qu'il n'y a pas de limite parce que tout exprime un être là. Pièce en trois actes, lumineuse et parlante au centre : il y a une conscience qui sait, qui veut, qui inscrit une réaction au temps, qui nous invite à penser.

Thomas Schutte et l'échelle, Thomas Schutte et le dessin, partout le corps et le temps, partout le rythme. S'il y a question, elle s'adresse au dessin. S'il y a fonction, elle est ouverte: on nous demande de voir, de rire, de nous émerveiller. Oui, un chips et une boîte d'allumettes, absolument, la preuve en forme d'hommage. Et les narines de fumer, l'acier de s'oxyder, le verre de lentement couler.


mercredi 20 mars 2019

Corpus partial

Dès qu'elle est vue, reconnue. Dès qu'elle est sue, la grotte est documentée. Le document dit sa réalité, capte, rend. Photographies donc, kyrielles, et films. Films bien avant le rêve. Légende aussi, pourtant, des heures passées par certains, des minutes de luminosité, de la paroi avec laquelle danser. 

Qui quoi filme, pour quel souvenir? Que voudrait-on savoir? Quel mouvement, quel relief? Fidélité du pigment au temps, du temps à la main. L'oeil se promène, il voit. La main pourrait toucher, la peau sait le froid, l'humide de ces zones-là. Ce qui est fou, là, à l'image, c'est que je sais, je sens; croire pourtant, et à quoi? Propulsée dans un espace dont je ne ferais jamais le chemin, dont je ne sais plus le sens, je vois. Voyant je sais, pattes, courbes, vie des animaux, traits de mains humaines; ça je le sais, je sens. Et je regarde, ce que je vois je ne sais pas, me dit que sûrement une main mais je ne sais plus le sens. On me dira de la magie, superstition, espoir, fonction sociale, hiérarchie, pouvoirs, mort, chair. On me dira tout, je verrai les mesures, les tableaux, toute la nomenclature, on me parlera poussière et j'aurai mal à la peau. C'est tout mon dos tout l'épiderme et l'os ensemble qui se crispent. Je marche sans jamais voir, je pleure avant de voir. Et dans mon oeil entre une ligne noire dont je peux mesurer le souffle, elle m'apaise, je suis avec la main sur la paroi. Je ne vois plus. 

Récemment, on a célébré les 2019 ans de la terre, puis on a découvert un site de peintures encore plus vieilles que Chauvet, ensuite on a établi le mystère des plantes et des corps qui dépassaient de loin nos fonctions mentales, on nous a aussi rappelé que trop de lumières électriques, de plastique et de mégots de cigarettes tueraient baleines, glaciers et nourrissons. On nous a dit de trier pendant que la liste des ingrédients s'allongeait. On nous a parlé d'empreintes comme de drames. On n'a cessé de nous expliquer ce que le bon sens devrait, on nous a dit d'arrêter, on nous a demandé si on voudrait nous aussi vivre en cage, mourir gavés. On nous a rappelé systématiquement la chance qu'on avait d'avoir des mains à même de voir le pigment. On nous a demandé encore de remercier les forces qui protègent nos âmes; casques fer. On nous a remontré ça, d'où on vient, de quel mystère on descend, ce qu'on en retient. On nous a expliqué qu'il était normal qu'on ne comprenne rien, qu'on devait regarder, accepter, sourire et plier.

Et tout à coup encore la ligne noire, tout à coup la main cerclée de noir, d'ocre, tout est sorti de l'image. On ne nous dirait plus rien, nos oreilles n'entendraient plus rien. On vivrait. 



jeudi 14 mars 2019

Dans la terrible jungle @ Mk2 Beaubourg

A titre de renseignement

"L'autre est impénétrable, introuvable, intraitable ; je ne puis l'ouvrir, remonter à son origine, défaire l'énigme." R.B. Fragments d'un discours amoureux

Un être traverse le cadre, il est sur une chaise roulante à moteur, on entend sa voix : étrange. D'autres êtres qui dansent, des regards perdus dans lesquels se pas fixer. Âges jeunes, voix, rapports. Une caméra posée à distance certaine et le doute quant à ce que l'on voit. Une envie de juger, immédiatement, les rapports entre les êtres, entre les cadres. La compréhension difficile de ce qui se joue là. Le phénomène dure un certain temps, suscite sourire, rire, larmes. Quelque chose se passe en creux d'oreille, de joue, du coeur, subtilement se déploie. Le spectateur n'est pas assis dans son fauteuil d'ombre pour jouir de l'écran, il est projeté dedans, forcé de réagir à une altérité qui ne s'excuse pas, qui ne perd rien au grand jeu du cinéma. Sans ostentation, les êtres jouent, ils sont fiers et font bien de l'être, ils sont vivants, terriblement.

C'est quand Gaël éclate que se prend le tournant. Un jeune homme qui saute partout, sur tout, cascadeur gigantesque, caricature: albinos, grand, jeune, autiste évidemment. Sauf que c'est vrai, que ça n'est pas autrement, que ça est, qu'il faut voir, se tenir dans le fauteuil, sentir son corps propre noué. Que la caméra nous donne ce qu'elle a reçu et qu'il nous faut, comme elle, apprendre à faire avec, à entendre chaque tessiture de ce monde-là.

Présenté à la 71e édition du Festival de Cannes, Dans la terrible jungle tue. Documentaire transcendé, film d'amour, hommage. Un hommage à la vie et à l'autre qui ne prend le handicap ni par ni pour un défaut, qui le regarde et l'entend comme une facette de la singularité humaine, facette extrême, dont l'objectif ne se détourne pas, pas plus qu'il ne l'ausculte. La caméra n'est pas tout à fait dans le dialogue, elle est au service d'une relation qui est celle qui se tisse entre des humains tout autour de l'objet qui vole images et sons. Elle sert d'interface et si son usage produit un résultat juste, c'est qu'il est bien compris. Difficile de ne pas penser à Deligny, dont le terme camérer semble se prêter aux énergies sous-tendant ce qu'on voit. C'est le collectif, celui qui n'est ni la somme de singularités ni leur effacement dans un tout monotone, mais le dépassement de chacun par l'autre, qui nous donne à voir ce résultat. Un objet rare.



samedi 1 septembre 2018

Forez



ça meurt ça meurt ça meurt
peut-être qu'un jour on va voir quand ça va péter
un grand oncle a dit qu'au Moyen Age on y stockait les non convertis
imaginer les poules et tous les amants
un peu plus bas dans le village, une maison réplique la villa de Ferdinand
d'Auvergne au Canal de Suez


le temps pour marcher 
les balises
la chaleur
des animaux très mesquins qui mangent d'autres animaux très mesquins
le sang
la peur

Il n'y a qu'un employé pour toute l'eau, le linge on y dormirait bien
les copies rupestres se repèrent à l'oeil nu
les touristes 
pèlerins ou vedettes du petit écran



un autre roman
avec plus de 2600 ans
l'histoire



sur une pierre le corps se couche
prière, marches, portes, bois
aucune chambre, aucun plat
les lumières de la nuit
éclairant la nuit
le chemin 



un aussi grand séminaire
des monts



quand on a enterré mon père
il y avait madame le maire, le fossoyeur
ma soeur, mon mec et moi

Bobby a mangé les biscuits
l'autre m'a pris par la main
et voilà