lundi 8 octobre 2012

La fille qui danse @ Blanc Mesnil

"Elle ne danserait qu’aux premières heures de l’aube, hantée par la nuit d’un texte inconnu, rayonnant étrangement, comme une onde hésitant entre la terre et l’eau. Le texte – une nouvelle ? – serait écrit mais d’où pourrait-elle le lire et trouver la force d’en recevoir l’adresse ? De quelle nuit du corps ? De quelle clairière ? De quelle terre ancienne, de quelles étranges intimités ? Elle ne danserait – que pour tenir parole… comme une fille s’enlace d’un soir d’été, les yeux ouverts, les yeux fermés. A elle même sa propre inconnue. Les lettres glissant près des rives, là où l’espace se libère de l’indistinct."
Daniel Dobbels lisant Alain Fleischer 

Il y a cette femme sur la scène qu'on connait par ailleurs et dont on sait qu'elle danse. C'est-à-dire qu'elle sait dire depuis son corps et sans avoir à passer par la connerie des mots ce qu'il y a à dire des choses qui se passent. Qu'elle sait déplacer l'air et faire jouer chacune de ses côtes avec la précision d'un animal aux aguets. Il y a cette voix qu'on connait pour l'avoir entendue ailleurs dire autre chose mais déjà sur la danse. La voix du chorégraphe qui dirige le corps sur scène, qui a dessiné les mouvements auparavant de façon à ce qu'ils fassent écho à ce texte, cette voix on la connait mais pas comme ça. D'autant qu'il ne s'agit pas de ses mots à lui mais qu'ils ont été écrits pour lui, ces mots, pour qu'il la fasse danser elle. Et que dans cette équation qui est plus un flux de réactions au sensible qu'une image fixe, les données les plus fondamentales sont celles de l'homme et de la femme. Du mec qui regarde une fille qui danse.

C'est que le geste est complexe: la voix du mec au lieu de la musique. La voix du mec si forte qu'on n'entend qu'elle et qu'on est obligés de l'écouter avant même de voir les gestes sauf quelques fois peut être quand les gestes s'évadent ou débordent du son. C'est comme un combat entre le corps de la fille qui danse et la voix du mec qui parle de ce corps qu'il ne voit pas et qui pourtant est là. Et le mec qui parle il lit un texte. Et le texte il fait semblant d'être la voix du mec qui parle. Il parle de ce mec qui regarde ce qui n'est qu'une ombre. Une ombre qu'il aimerait féminine et ondulatoire. Une ombre qui serait faite de chair et qui vibrerait. Mais le mec qui parle depuis le texte, pas celui qui lit le texte, il se regarde aussi lire. Ce qui fait que c'est compliqué.

Au moment où tu te dis que c'est compliqué, la fille tape du pied. Jusque là t'avais pas remarqué mais on peut dire d'elle, quand elle danse, qu'elle est féminine jusqu'au bout des pieds. C'est pas mal ça. D'autant que c'est pas la première fois que tu la vois danser (te voilà de nouveau absorbée). Que t'es subjuguée. Que son dos est pour toi le siège de sa féminité. Que c'est de son dos que tout part. Que c'est d'autant plus parlant que ce soit de son dos que tout émane que quand elle ne danse pas tu penserais pas une seconde que son aura de femme serait celle-là. Que la texture de sa chair serait de cette nature-là. Et que t'en arrive à te demander si c'est pareil, à d'autres échelles, pour toutes les femmes, si le siège de la féminité peut se trouver dans un endroit aussi précis que le dos (le coude, le doigt, le poil). Et si pour toutes les femmes le contraste entre le jour et la nuit de la chair est identique. Et si toi, en tant que femme, tu peux aussi donner à voir une puissance comme celle-là. Qui est belle. Qui est forte. Qui est femme. 

Quand tu sortiras plus tard, tu te diras que c'était puissant et que l'homme qui t'aura dans la foulée, quelques heures ou quelques jours plus tard, il lui devra beaucoup à cette fille qui danse.


SOLITAIRES : L'Écharpe Grise (extrait) par delEntreDeux

C'était le 6 octobre au Forum du Blanc Mesnil et c'était bien. 
[l'écharpe grise est un extrait d'un spectacle précédent mais n'est pas périmé puisqu'il est en train d'être transformé en duo - fascinant]
"Progressivement, me viennent l'impression de ne pas être seul sur cette scène ou sur cette estrade, et le désir de vérifier cela. Mais une règle, ou même une loi obscure de la situation présente, s'impose à moi, qui m'interdit de me retourner – je sais cela –, de chercher à savoir d'où viennent les mots que je prononce, d'où arrive l'image que je perçois. Je suis d'ailleurs conscient qu'un tel mouvement me serait physiquement impossible, ma tête ne pouvant pivoter sur mes épaules pour se retourner, comme prise dans une minerve qui n'autorise qu'un basculement du menton de bas en haut et l'inverse, afin de permettre à mon regard tantôt de s'abaisser vers la page que je suis supposé lire, et tantôt de se relever vers la vision lointaine. Cela peut ressembler à une machine de torture, dont je serais captif.Quel est donc mon rôle en ce moment même – celui d'un intrus, d'un parasite, d'un importun qui n'a rien à faire là –, ou quel a-t-il été avant que j'en arrive là ? Ou bien suis-je une sorte de souffleur, et pour le compte de qui ? Je n'ai pas d'autre solution que de continuer à lire jusque ce que la fin du texte me ramène au silence, et fasse de moi enfin un contemplateur que personne n'écoute, un contemplatif que personne ne regarde."

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