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jeudi 4 mai 2017

Bajazet @ Vieux Colombier

Diffractions amoureuses

L'homme ouvre, la femme ferme. Paires. Le premier tremble pour sa vie et l'autre en meurt - mais pas pour lui. Il y a Podalydès tremblant, tranchant, violent. Là pas là sur scène dans un rôle qui lui colle à la peau, qui est dans sa peau jusqu'au salut final. On ne sait plus si le costume lui va, cousu sur lui, évocateur de relations complexes comme celles qu'entretiennent les mots de pouvoir et de frustration, de désir et de capitulation, ou s'il le fait, le forge sous nos yeux, pliant sous sa contrainte le corps de l'homme aux fonctions d'acteur et de Vizir aigri, en chant du signe. Il y a aussi ce dédale d'armoires aux formes rondes, sensuelles ou menaçantes selon l'intensité des halos blancs qui hantent le sérail racinien. Leur capacité, dans ces nuances du blafard, à se muer en spectres du contemporain. Les robes qui en sortent. Dispositif minimal d'ailleurs: armoires, robes et chaussures pour seul décor. Ce que ça nous dit des corps, très réels, qui se meuvent devant nous. Leur chair presque clinique. Les femmes qui arrivent, en voiles de beige, légères comme des nuages, pour évincer de leur bise un vizir engoncé, tout anthracite. Comme si ça commençait bien, comme si on pouvait oublier les orages dans l'oeil Podalydès.

Mais très vite: l'ivresse du pouvoir. L'amour qui est une rage comme les autres, un tyran aussi menaçant et impalpable que ce sultan virtuel, dont on n'aura que l'écho, les coulisses des coulisses, les racontars, pendant les deux heures que durent la pièce. Et l'amour, comme le Sultan, qui semble seul capable de tout, du pire comme du meilleur, ou en tout cas d'être un nom-prétexte qu'on pourrait brandir pour à peu près tout justifier. Monarchie absolue du coeur dans une Byzance dont on ne sait plus si elle existe ou s'il s'agit d'une poche abstraite d'existence, d'une marge au monde où les âmes s'usent d'ennui. Comme si le purgatoire était sur terre.

La Comédie Française en alexandrins, acmé du classique; quelque chose se joue qui est de l'ordre du miracle, à écouter ce flot jaillir plus fort, plus juste, plus vrai que n'importe quel débat électoral. Savoir que là, des corps se meuvent à quelques mètres de nos corps avachis, usés par une certaine forme de néant. Sentir palpiter cet veines à l'endroit très abstrait d'un pouvoir dont on ne sait que faire - Roxane pourrait mille fois tuer Bajazet, elle en a tous les droits, toutes les raisons, jusqu'à l'obligation. Elle sera terrassée avec lui par une force qui la dépasse, qui dépasse toute idée d'entendement: un vague esclave envoyé par ce Sultan virtuel qui ne daigne même pas se déplacer, qui ne pense qu'à évacuer ce qui l'encombre ou l'irrite de loin (peu importe qu'il s'agisse de son amour ou de son sang - pas plus vrai pour lui qui lui pour nous).

Et Atalide qui se tuant nous tue aussi, de tout son corps dont on n'aura jamais réussi à savoir s'il était gracile ou oppressant (ce qu'on pourrait dire également de Roxane tant la femme, matrice, est aussi ce spectre vampirique qu'on manipule et qu'on désire - Vizir et Sultan - ou que l'on craint, pour laquelle on tremble de tout son être - Bajazet). A la fin, ne restent que les armoires, témoins des soupirs de chacun, réceptacles de la mémoire, arme fatale


Bajazet au Vieux Colombier -  photo Vincent Pontet

dimanche 27 novembre 2016

Pascal Comelade @ Maison de la Poésie

Qui fulgura

Entrées à trois dernière minute. On s'avoue: la grande première. Il y aurait lieu de dire ce que comportent de honte les premiers pas dans une institution culturelle. On se contentera de mentionner le bonheur d'une coprésence arrachée aux rouages du temps de la ville du néant. Le nom maintes fois entendu, tous les détours. Le tarif raisonnable. La suspension et la musique. La musique de l'une d'entre nous, qu'on n'avait pas entendu la veille. La musique que l'autre balbutie avec gloutonnerie le lundi soir. La musique qui pour Comelade on l'apprendra n'advient que quand elle advient. 

D'emblée le corps Comelade se dodeline sur tabouret devant claviers. Deux hommes à ses côtés. Trois paires de jeans. Deux noirs, un bleu. Tous slims. Trois paires de bottes. Deux cuirs, une daim. Toutes rock. Batterie subtile. Ukulélé, guitare, arrosoir, tasse. Câbles et ampli. Oui musac musette reprise instru. Rien n'est dit. On reconnait vaguement l'onde du tube quelque part. Rythme et notes parfois collés. Parfois ça crache, ça hurle. Tension extrême des intestins. Les rires les zygomatiques les respirations retenues puis explosées. Salle assise qui dit encore en veut encore connaît déjà apprécie comme on dégusterait du vin. Assez polie. 

Le jeu des speakers après. C'est qu'on parle d'un bouquin, d'entretiens. Le meneur de jeu plus à l'aise moins sensible. Pas bête mais pas là. Ne comprend pas dit beaucoup qu'on dit de vous un timide. Sauf que communiquer avec les mots tout en sachant leur mièvrerie. Quand underground et pop c'est pareil finalement, l'espace scénique. Le devant. Et la question du studio. Son piège. Parce que la musique ne se fait pas là. Enfin pas vraiment pas comme ça. L'engagement peut-être. Le plaisir surtout de la quête. Faire. Encore, toujours. Parler des écrits de Satie pour dire que ça ne suffit pas de dire son nom comme une belle étiquette mais donner envie tout de même de revenir à ça, le texte, la ligne qui se trace dans une histoire qui serait celle de la musique qu'on peut faire de nos jours. Les mains qui ponctuent le discours qui arrive par éclats. La belle humilité sincérité pause narcissique de l'artiste homme ours subtil. 

La musique reprend clôture. Rien de ce qu'on trouvera ensuite sur le net ne pourra rejouer un set qui s'est écrit à la balance qui ne se savait pas vraiment avant d'être qui fulgura. Oui. Parfois. 


lundi 12 septembre 2016

Karamazov - Castorf @ MC93

Et sur ses pointes

Au début trop de rêves. Voix Balibar, folie russe, passion Castorf. Boules d'hystérie fulgurantes. Au bout. Et puis toutes les heures. Les pastèques juteuses. Les peaux et les écrans. Les hurlements. La friche. Les fantômes. Tout ce qui, en somme, est attendu. Un certain grain. L'écho du fantasme Schaubühne mais à Paris, en région parisienne (à Bobigny, c'est encore mieux). Tout cela donc, et le café, les salades, le vin rouge à pas cher. Et les cigarettes qu'on peut fumer presque dans la salle. La fin de l'été dans un Biergarten mi-punk mi-snob. Mais pourquoi pas puisque après tout c'est agréable, ça met en jambes, ça prépare bien à ce repas sans queue ni tête dostoïevskien.

 Sauf que la saturation qui se veut luxuriance d'une meute lâchée dans la jungle un jour de pleine lune ressemble à l'excitation quand elle est voulue mais qu'elle n'est plus qu'acharnement pitoyable. Et encore, ça passerait. Exercice de style maîtrisé où rien n'explique les voix qui explosent dans nos tympans autrement que le délire mégalomane d'un groupe d'homme et de femmes trop longtemps coupés du monde. Avec Balibar en exergue. Balibar la belle, la forte, la rauque. Balibar la voulue. Qui elle aussi se retrouve relativement pitoyable, à demi-nue sous sa fourrure, chaîne sur les seins, pointes du diable bien formaté. Oui moi du classique j'en ai fait. C'est pour ça que la crasse me va si bien. 

Sinon évidemment langue allemande incroyable et la russe pire encore. Surtout quand la folie russe se déchaîne dans la piscine en petit bain chaise roulante style kawai. On comprend rien et pire encore on en redemande on adore ça. La cruauté de la folie du regard du désespoir des attentes familiales et sociales des prises en charges des responsables des désirs inavouables. Tout un corps qui exulte, celui de la troupe transfigurée par un texte par l'épuisement par la baguette terrible de Castorf qui quand même signe la fin de son règne. Qui a marqué, ça brûle encore. Fort.



samedi 2 avril 2016

La Notte - Pipo Delbono @ Bouffes du Nord

c'est très important l'échelle internationale

Ça a commencé par la lecture d'une lettre du frère de Bernard Marie Koltès à Pipo Delbono. Ou plutôt en préface, tant que toutes les lumières étaient encore allumées, par Pipo qui disait qu'il avait appris sa séropositivité le même mois de la même année que le décès de Bernard. Décès dû au sida. Il y a eu une note d'humour parce que Pipo a soupesé son bide en disant que lui maintenant ça allait. Il y avait aussi l'accent qui faisait que tout ne se comprenait pas nécessairement surtout qu'il mange ses mots ou qu'en fait il s'en fout des mots ou plutôt qu'il est au-delà des mots. Il a dit son mépris pour le public des théâtreux et c'était comme une déclaration d'amour. Tout le long la rage et la haine et l'amour et le désespoir tout ensemble. Son corps en sueur. Le grain de sa voix qui est en réalité celui de toute sa personne. Un monstre. La préciosité d'un moment comme celui-là. La lettre elle avait été écrite en Italie dans les années 2000 environ et on voyait très bien les bateaux et les corps qui tentaient de venir jusqu'aux nôtres. L'envie de noyer dans l'alcool. La blondeur des femmes russes sur les bateaux plus chanceux. Le rouge de leurs lèvres. Le vide des sacs éventrés qui s'échouent sur les plages. Le silence dans la salle et dans les gorges de chacun.

Puis la Notte en italien avec une guitare et quelques gimmicks. Des éclats de rire. Des larmes sans cesse refoulées. Un acteur qui défie le public comme ces lutteurs prêts à en découdre. Morituri te salutant, public parisien. Réveille-toi. Ave, Ave, Ave, je n'ai rien à t'apprendre que tu ne saches mais il faut que tu l'écoutes, c'est le rythme de mon coeur qui bat, c'est l'odeur de ma pisse et de ma transpiration, c'est ma chair usée par ton indifférence. C'est le mec en bas de l'escalier qui est au seuil de la vie avec ses ongles brisés. C'est le flux de la ville et de tous ses camés. C'est la terreur et l'horreur de la modernité. C'est plus haut encore que les ministres. C'est un visage sans jouissance. C'est un massacre intime. C'est la soif que j'ai de ton sang. C'est le besoin que j'ai de ton corps. C'est quand les mots sont foutus et qu'il faut quand même les balancer pour que les choses continuent et que certains s'y rattachent. C'est l'amour qui est dans les yeux, dans les draps, dans le coeur. C'est la mécanique indifférente du crime contemporain. C'est pas possible de se taire. Plutôt crever. Fan culo. La musique et le cri. La question du territoire urbain et de tous ces connards qu'on peut plus supporter, qu'on voudrait frapper, qu'on aimerait baiser. Histoire de tout mettre à plat. Partouze générale. C'est la noblesse de Pipo Delbono et la puissance incroyable de la langue de Koltès. Sa douceur jusque dans le vulgaire. C'est quand le coup de boule et l'hymne à l'amour se rejoignent. C'est l'espoir enfin qu'il reste un souffle de vie dans cette humanité désincarnée. C'est essentiel.

Lis Koltès. Putain.




vendredi 19 février 2016

Dans la solitude des champs de coton Koltès @ Bouffes du Nord

Question de temps

J'ai 17 ans et sur la scène du  Théâtre le Palace de Périgueux, mon crush se promène en veste en cuir. Il joue un rôle qui le dépasse, un titre que je n'oublie pas: Roberto Zucco. Je ne cherche pas plus loin. J'ai 17 ans, je n'y connais rien et me contente de penser qu'une pièce jouée par l'option théâtre du Lycée Laure Gatet est nécessairement à chier. Je sais que la pièce m'a bouleversée, que j'ai reparlé de l'histoire. Que j'ai objectivement été changée dans mon rapport au théâtre à cet endroit-là, 2002, Périgueux. Et puis le temps a passé.

Ensuite 2015. M. parle de son amour de Koltès. Je dis c'est un nom maintes fois entendu. Les Bouffes du Nord programment Dans la solitude des champs de coton. Il y a tout un truc sur les casques qu'on va porter. Une histoire de déambulation. M. connait pas les Bouffes du Nord.

Dès les premiers mots j'ai reconnu la langue de Zucco. 14 ans. Aucun doute. Aucun doute parce que c'est une langue trop forte pour être oubliée, trop acérée pour ne pas marquer à vie. Elle est revenue s'agripper aux mêmes recoins moisis de mon âme. Tout de suite. Et les actrices. Les Bouffes. On y avait déjà vu Beckett. C'est presque trop. Et les casques et le noir et le public se tordant le cou pour essayer de comprendre d'où viennent les voix, oubliant les mots qui viennent pourtant s'immiscer dans le conduit auditif jusqu'au bout du pèse tes nerfs. La diction qu'on dirait parfois populo tragicomique mais qu'est humaine, entière. Deux êtres là en face de nous quelque part, leurs ombres projetées. Des corps étranges. Mythologiques. Sur la rétine s'inscrivent en passant comme des feu follets des références comme PJ Harvey ou Brigitte Fontaine, Barthes, Arendt - ça doit être spécifique à chaque rétine ce que les ombres ont raconté - ça court, ça vole, le texte n'attend pas et le public perdu souffre sans avoir le temps de saisir la douleur et le bonheur de l'expérience partagée. Il y a ce décalage des sursauts qui nous font sursauter à notre tour. La langue tourne de plus en plus vite, le corps courent, se figent, fondent, on est au bout de l'abîme, on n'a encore rien fait. Le voyage ne dure qu'une heure et demi, il aurait pu durer toute une vie. On est bien là, on s'installe, on a mal mais on comprend enfin. Pas tout mais presque. Le monde entier se déploie, sur deux baleines ou porté par la Providence. L'Autre est insupportable, je pourrais le défoncer tellement je veux l'aimer. 


Dans la solitude des champs de coton - 2016 - Les Bouffes

mercredi 21 janvier 2015

Peter Brook Fragments Beckett @ Bouffes du Nord


Another creature like herself
A little like
Going to and through

Trois acteurs mille personnages à moins que non un seul. L'enjeu affiché est le comique. Que le tragique n'est pas glauque et posé et attendu. Qu'il n'y a pas une lenteur désespérée ou des hiboux dans les coins. Qu'on peut en rire. On a toujours pu rire de Beckett comme on a toujours pleuré devant Molière, la question n'est pas là. 

Il y a le cadre incroyable des Bouffes du Nord, le génie de Brook et les comédiens. Les comédiens parce qu'il semble à chaque fois impossible qu'ils soient autre que ce qu'ils incarnent bien qu'en même temps on voie très clairement des acteurs en train de jouer. Le texte. Les mots-matière. N'importe quel poète le sait ça en entendant Rockaby avec ce corps-là en plus pour le jouer et cette voix pour le dire. Le flot de mots de la folie qui n'en est pas une puisqu'elle est lucide absolument et qu'elle ne se plaint pas. Caricaturale, l'essence-même. Surprenante de circonvolutions, prière lancinante contre le poids de la vie. Surprise quant à l'existence même du cerveau qui pense, des mains qui se tordent et de la bouche qui émet. Le regard qui ne sait où aller tant les options sont nombreuses. Par où faudrait-il commencer. Les jambes qui ne savent où se poser tant le monde est vaste. Trop vaste pour faire demi-tour. On n'a qu'à se laisser mourir dans un rocking chair.  

Et les mots des autres et l'autre est-il veut-il peut-il 
m'aimer 
sauf que non impossible il colle à la peau ne comprend rien je ne m'attendais pas à ça ça pue je préfère seul le violon la harpe ou l'harmonica (mouth organ) et ma jambe en moins. On ne comprend rien et on préfère penser absurde même si au fond ces deux-là ce sont des êtres humains et bien que l'autre ne doive pas apprendre ce que l'on sait d'elle ou lui il ne faut absolument pas fermer nos stores mais au contraire les laisser grand ouverts, disponibles et pleins de vie de celle que tous les globes oculaires perdus rêvent de saisir. 

Une grande leçon de vie. 

Fragments - Act without words II Beckett - Peter Brook


mardi 18 novembre 2014

Macha Gharibian @ New Morning

Quand certains pensent à gravir les échelons d’une entreprise ou à optimiser leur temps pour caser sport, culture et travail, je me fabrique des listes pour oublier. Dans ma vie à Paris par exemple, il y a cette ambition : voir les lieux mythiques avant de partir. Hier, c’était Le New Morning. D’abord parce que l’Arménie est devenue un point sur ma carte depuis quelques mois et que, comme pour chaque point, il n’est pas arrivé seul. Aussi parce que la musique. Enfin parce que La Louve à mes côtés.

Macha Gharibian clôturait sa tournée de deux ans. C’était ce qu’on savait. Le festival de Jazz Klezmer lançait sa treizième édition. C’est ce qu’on a appris. Le groupe qui ouvrait avait un lien avec son père. Il s’appelle Papiers d’Arménie et fait littéralement voyager d’un bout à l’autre du Caucase, se répandant jusque dans les plaines du bassin parisien. Il y a une classe indéniable et une virtuosité sans faille chez chacun des membres. On a été aux confins de l’hystérie sans jamais vraiment craquer. On entendait les bottes des hommes claquer et faire voler la poussière tandis que des femmes aux gestes lents enveloppaient tout espace-temps. On a vu se dessiner les montagnes, la neige, les fêtes et la langueur. Il y avait des générations qui nous parlaient depuis la scène. La salle entière, en transe, reprenait en cœur tous les refrains. Et puis Macha est arrivée. Il n’y avait plus de paysage, plus de chœur et d’habitudes. C’était complètement nouveau. Istanbul certes mais aussi les ruelles sombres des Etats-Unis, la moiteur nauséabonde des égouts fumants. Il nous manquait pas mal de cigarettes et de whiskey. Troublante. Osée. A chaque instant on pourrait presque penser qu’il ne faut jamais qu’elle lâche son piano qu’il est trop jouissif et trop beau pour qu’elle se contente de la voix et là en fait elle lance sa deuxième voix, celle qu’elle cache comme la première dans sa cage thoracique et Ariel son batteur du soir s’envole ou se brise mais jamais tout à fait. S'en suivent David et Théo qui décollent. Le public devient animal, s’oublie et se renverse. Jamais indécente, jamais provoquante, ce qu’elle sait de la douleur ou de la langueur exsangue des soirs où l’on a déjà trop donné, elle le transforme en onde cristalline. Désaltérante, voilà ce qu’elle est. Rafraichissante dans ce paysage saturé. Elle offre de l’espace. Comme si sa cage thoracique était infinie. Comme si chanter était simple. Comme si la générosité et le rire allaient de soi. 


vendredi 9 novembre 2012

Quiet Hum Bagatelle films @ Jeune Création - 104

FareWell Poetry

Au 104 la programmation de la Jeune Création cette année c'est fou. Comme un vrai portrait générationnel qui serait en plus poétique et juste. Des histoires qui te coupent le souffle, l'uppercut bien placé. Le direct dans le bide. Le truc qui fait que pour une fois alors que maintenant t'habites à des lieues de là t'y vas à plusieurs reprises comme ça, juste pour revoir ce qui t'a touchée. Par nécessité. La vidéo qui tourne autour de l'arbre et du soleil avec la lumière artificielle et celle du jour qui a la poésie des nuages de Richter. Les photographies perdues dans le coin qui ont l'éclat des clichés lynchéens avec le sordide du banal en plus. L'histoire d'Oscar ce type dont le frère est tué à cause de là où ils sont nés, Nigeria. Funny Games everywhere you go. Le papier peint. Si je te jure c'est beau c'est fou faut le voir pour le croire. A l'entrée les très perturbants personnages avec la projection sur leurs visages et l'aura de la lumière à la nuit tombée. Ceux qui ont des talons aiguilles et ceux qui ont des bottes de poissonniers. C'est obligé que ça te scotches. Que tu puisses pas bouger. Que t'aies envie de décamper mais que tu puisses pas plantée là comme un animal coincé. Hypnotisée.

Et là c'était une nuit comme ça. Une nuit qui fait mal. Une nuit qui hurle et qui gratte à la surface des gens. Qui cherche la merde. Une nuit où peu à peu tout te happe. Tes dents crissent t'y peux rien. C'est la pluie et le froid et le travail et l'usure de la vie.

Au 104 il y a des performances pendant toute la durée de l'évènement jeune création. Ce vendredi 9 novembre aussi. C'est noir et blanc et difficile de pas penser aux surréalistes et à la Beat et au Velvet même si la musique c'est aussi un peu les Amériques. Celles d'aujourd'hui où les sons des guitares électriques viennent t'électrocuter la chair. Tu t'assois parce que t'es obligé et là les images se déploient devant toi lancinantes et parfois peut être à la limite d'un certain cliché sauf que toi et tous les autres vous êtes embarqués dans cet espèce de voyage onirique, réaction quasi chimique. Dans la tête de tous les spectateurs c'est forcément pareil se dessinent des images inconscientes et très nettes de supplices délicieux comme la chair, de coeurs brisés d'autrefois, de draps mouillés. Tu pourrais dire c'est pas ça pas tout à fait c'est beau c'est déjà ça mais ça serait mentir parce que tu le vois dans l'éclat qui anime le regard de tous les spectateurs du soir: au dedans dans leurs tripes ça grouille comme pas permis. Les doigts se serrent sur le programme ou sur la bière et les dents viennent souvent mordre des lèvres serrées. Les mots et les sons et les images plus le temps ça fait une montée en puissance à la limite du soutenable surtout quand ta main à toi n'en a aucune à laquelle s'accrocher. Ça s’appelle FareWell Poetry et les vidéos sont d'une certaine Jayne Amara Ross qui n'est autre que celle qui parle semble-t-il sur la musique et dans les vidéos que tu vois.


jeudi 1 novembre 2012

The lightning 3 @ Café de la Danse

A happy woman is like a loaded gun

C'était le fruit du hasard, au Café de la Danse. On n'aurait probablement choisi d'aller là mais on nous l'avait proposé et on était disponibles. Chacune pour des raisons différentes, on avait besoin de ça. D'un moment léger et musical où claquer des doigts en remuant son derrière sur un fauteuil en plastique est l'acmé du bonheur. En première partie un mec et sa guitare. C'est facile un mec et sa guitare. Assez fréquent. Un jean, une guitare et une barbe.Un côté très rock qu'est pas très loin de Muze mais qu'est-ce qu'on s'en fout on se marre et même on aime. Un mec avec un jean et une guitare, quand il a cette allure rock, ça vaut tous les chippendales du monde. Un mec avec un jean et une guitare qui joue de son personnage sans vraiment s'en rendre compte et toi t'es là à le regarder se trémousser avec sa guitare. Il aimerait probablement pas que tu dises ça d'ailleurs, trémousser, il trouverait pas ça cool. Avec sa barbe à la Vincent Gallo. Mais un Vincent Gallo qui se trémousse y a pas plus sexe. 

Après c'est la pause et t'essaie de te souvenir pourquoi tu les as amenées là tes deux potes. Tu te souviens qu'il y a la chanteuse de Moriarty dont tu aimes bien la voix. Et qu'on t'a parlé de reprises. Pourquoi pas des reprises. C'est pas mal, ça fait Motown de parler de reprises. Au moins t'es en terrain à peu près connu avec des reprises, tu prends pas de risques. A ce moment tu parles de ta vie comme d'une série tv avec des bras cassés, des prénoms et des noms comme on n'en entend que dans cette enclave du Sud Ouest qui semble vouloir investir tous les pores de ta peau en ce moment. Et tu te rends compte que c'est assez général comme tendance, l'invasion des lits parisiens par des révolutionnaires aux bérets rouges. Sauf que pour une fois l'invasion te fais marrer avec tes dents dehors et tes yeux qui brillent. 

Après la lumière s'éteint. Quand elles entrent sur scène, elles sont trois. Des nanas minuscules et puissantes. Devant tout un tas de mecs à instruments qui sont là pour les rendre belles. Elles ont la patate les nanas, elles sont là pour se marrer et éventuellement t'embarquer dans leur sillage. Elles ont des voix différentes mais qui claquent. Elles savent ce qu'elles font et elles savent pourquoi. Elles sont sur scène comme chez elles et tout ce que tu vois toi c'est que leur joie n'en fait pas des lopettes mais des tigresses. Que la lady fox c'est pas un mythe c'est un truc vrai comme ta capacité à faire bouger ton poignet, avec nonchalance et maîtrise. 

The lightnin 3 © Ami Barwell

jeudi 25 octobre 2012

Code Magazine et le Palais de Tokyo

Tu sais ce soir-là où tu n'avais rien de prévu. Enfin si mais loin et cher. Où tu ne savais pas. Et puis la solitude dans Paris, ça n'a pas de prix. Alors à 10 minutes du début de l'évènement tu te décides, tu prends le bus et tu vas à Alma. Comme ça. Pour la nuit dans le bus à Paris. Pour le Palais la nuit. A cause de cette 'Grotte Stellaire' tissée dont on t'a parlé. Un truc qui te rappelle tes rêves d'enfant, quand la nuit est encore belle. Un peu de Lascaux aussi. Nécessairement. Et puis les tissages d'A. Dedans tu sais pas ce qu'il y aura. Tu sais juste que t'as reçu une invitation virtuelle et que l'entrée est gratuite. A l'arrivée, les sons montent des entrailles du Palais de Tokyo. Effluves de saxophones saupoudrées de nappes électroniques. C'est bien, ça rentre par la chatte jusque dans les poumons. Une façon comme une autre de se mettre en jambes. 

Le sous-sol du Palais de Tokyo c'est un sous-sol comme un autre avec des oeuvres en plus. Il y a ces plantes métalliques qui ressemblent aux productions de la colocataire. Ces tissages qui sont moins bien que ceux de A. mais assez marrants tout de même. Tu t'assois, tu attends, tu écris. Et puis le saxo s'éteint et on te dit que ça se passe à l'étage dans la fameuse cave-grotte qui est en réalité une salle de projection. Musique Post-Bourgeoise que ça s'appelle. D'emblée tu te souviens qu'il y a une raison pour laquelle tu écris. Parce qu'il y a des gens. Parce que ça tremble du dedans. Parce qu'on dirait pas comme ça mais t'as probablement failli crever d'ennui. Alors même que ces derniers temps sont sensés être la sortie de l'ennui. Peut être parce que la vie est une salope cruelle comme Paris. Et là sur scène ça grince. Tu pourrais dire comme ça à toute vitesse sans respirer Oulipo-Monty-Python-Vian-Sardon-Surréel que ça sonnerait faux et que ça ne dirait rien. C'est bien plus fort que ça. Il faudrait remonter à ta découverte de Chassol à la Gaîté pour avoir un truc qui te parlerait du dedans. Mais là encore. Pas tout à fait. Les textes, putain les textes. Le son, putain le son. Le jeu du mec à barbe, putain le jeu du mec à barbe. Tu ris, ça grince. Tu cries, ça grince. Tu danses et ça grince encore. Mais tous les soirs tu le sais tu pourrais remettre ça.

Après, les beaux gosses de Who makes Anita shake montent sur la même scène et envoient un autre genre de son. Tu te crois de retour aux Etats Unis quand c'était bien et que le snobisme était pour les chiens. Collée au mur tu disparais, portée par la vague. Tout s'enchaîne. Tu pourrais fondre. Ton corps, une onde. Sans mièvrerie ou avec. Tu t'en fous tu voudrais fuir. Avec eux. Sans eux. Avec leur musique un peu. Guitares, claviers, voix. La magie opère vraiment sur la dernière, tu pourrais t'allonger et rester là toujours.

Et là comme ça, fulgurance, tu comprends que tous ceux qui n'étaient pas là ce soir, maintenant c'est eux qui n'ont pas vraiment de raison d'être au monde. La soirée, c'était pour le lancement d'un numéro de Code. Donc à partir de maintenant, tu vas faire très attention à ce qui se passe dans le sillage de Code.


Julien Salaud, 'Grotte Stellaire', photo André Morin 


vendredi 12 octobre 2012

La cantatrice chauve, les Polycandres et le théâtre

Le théâtre c'est une expérience complexe. On y va je crois pour se divertir mais avec un pacte, un acte de foi bien différent de celui qu'on a avec le cinéma ou la littérature. La littérature est d'ailleurs un bon élément de comparaison en ce qui concerne La Cantatrice Chauve parce que nombreux sont ceux qui l'ont étudiée au collège ou au lycée. C'est-à-dire lue ligne par ligne, mot par mot, retenant que l'horloge sonne souvent mais de façon irrationnelle et que ce couple qui nous est présenté comme un couple fait semblant de ne pas se reconnaître à moins qu'il ne s'agisse d'un jeu. Et peut être d'ailleurs que les personnages sont caricaturaux. Des marionnettes. A moins que ce ne soit moi le lecteur qui soit pris au piège de ces lignes auxquelles je ne comprends rien et qui ne me font pas rire alors qu'elles le devraient peut être mais les phrases sont courtes, brèves, sèches. Je n'y trouve pas le rythme. Les intonations. Ma lecture est neutre et molle. Pourtant Ionesco tout le monde aime Ionesco.

Hier quand je suis allée au Théâtre du Funambule, je me disais simplement que Lamarck est un quartier que j'aime beaucoup mais où je n'aime plus trop traîner et que c'était risqué comme ça d'aller voir une pièce majeure jouée par des jeunes si jeunes qu'on imagine mal qu'ils puissent avoir un quelconque recul. Hier j'étais snob. Et au début d'ailleurs je grince parce que j'aime pas ça l'idée d'avoir payé pour voir une pièce dont le comique me fait penser au théâtre de boulevard puisque moi j'aime pas ça le théâtre de boulevard c'est pas assez fin on s'emmerde on se croirait chez les ch'tis et la caricature me fatigue c'est pas drôle à la fin - sauf qu'en fait malgré moi je ris. Ils sont drôles. Leurs jeux sont pleins de variations. La pièce est comme une pièce du plaisir - on y voit les acteurs derrière les personnages mais en fait pas tellement, juste le temps de voir que les gens qui sont les acteurs prennent leur pied avec un texte dont ils explorent les nuances comme on se délecterait à exploiter tous les recoins d'un lieu dans lequel on se sentirait bien. 

Et le public, contaminé. Les lèvres fendues d'un sourire indécrottable qui se transformait assez souvent en rire. Le public impliqué dans la pièce qui monte en puissance à chaque nouvelle scène, avec chaque nouveau personnage. Le public qui se tord de rire et dont les yeux brillent de se voir ainsi caricaturé. Parce que c'est ça à la fin, faut pas se tromper. On l'avait peut être mal lu dans le texte de la pièce et on a peut être des personnages pantins qui font des mimiques sur scène mais c'est de nous qu'on parle. De notre jeu social hypocrite, du jeu amoureux qui ne l'est plus dès qu'il est contextualisé, de notre propre personnage qui est ancré dans des données aussi limitatives que son genre et son statut - et qui ne sait pas trop comment s'en libérer.

Au final on oublie l'âge des gens sur scène, on oublie même qu'il s'agit de gens. On apprécie et on se marre. On se purge au rire gras. On a les zygomatiques qui nous lancent mais on sent rien parce qu'on est bien, tapis dans le noir, à se voir caricaturés comme ça sur une scène intimiste d'un petit théâtre de Montmartre. On y retournerait bien tous les soirs. 




La Cantatrice Chauve 
Compagnie Polycandre
Théâtre du Funambule
jusqu'au 28 octobre

lundi 8 octobre 2012

La fille qui danse @ Blanc Mesnil

"Elle ne danserait qu’aux premières heures de l’aube, hantée par la nuit d’un texte inconnu, rayonnant étrangement, comme une onde hésitant entre la terre et l’eau. Le texte – une nouvelle ? – serait écrit mais d’où pourrait-elle le lire et trouver la force d’en recevoir l’adresse ? De quelle nuit du corps ? De quelle clairière ? De quelle terre ancienne, de quelles étranges intimités ? Elle ne danserait – que pour tenir parole… comme une fille s’enlace d’un soir d’été, les yeux ouverts, les yeux fermés. A elle même sa propre inconnue. Les lettres glissant près des rives, là où l’espace se libère de l’indistinct."
Daniel Dobbels lisant Alain Fleischer 

Il y a cette femme sur la scène qu'on connait par ailleurs et dont on sait qu'elle danse. C'est-à-dire qu'elle sait dire depuis son corps et sans avoir à passer par la connerie des mots ce qu'il y a à dire des choses qui se passent. Qu'elle sait déplacer l'air et faire jouer chacune de ses côtes avec la précision d'un animal aux aguets. Il y a cette voix qu'on connait pour l'avoir entendue ailleurs dire autre chose mais déjà sur la danse. La voix du chorégraphe qui dirige le corps sur scène, qui a dessiné les mouvements auparavant de façon à ce qu'ils fassent écho à ce texte, cette voix on la connait mais pas comme ça. D'autant qu'il ne s'agit pas de ses mots à lui mais qu'ils ont été écrits pour lui, ces mots, pour qu'il la fasse danser elle. Et que dans cette équation qui est plus un flux de réactions au sensible qu'une image fixe, les données les plus fondamentales sont celles de l'homme et de la femme. Du mec qui regarde une fille qui danse.

C'est que le geste est complexe: la voix du mec au lieu de la musique. La voix du mec si forte qu'on n'entend qu'elle et qu'on est obligés de l'écouter avant même de voir les gestes sauf quelques fois peut être quand les gestes s'évadent ou débordent du son. C'est comme un combat entre le corps de la fille qui danse et la voix du mec qui parle de ce corps qu'il ne voit pas et qui pourtant est là. Et le mec qui parle il lit un texte. Et le texte il fait semblant d'être la voix du mec qui parle. Il parle de ce mec qui regarde ce qui n'est qu'une ombre. Une ombre qu'il aimerait féminine et ondulatoire. Une ombre qui serait faite de chair et qui vibrerait. Mais le mec qui parle depuis le texte, pas celui qui lit le texte, il se regarde aussi lire. Ce qui fait que c'est compliqué.

Au moment où tu te dis que c'est compliqué, la fille tape du pied. Jusque là t'avais pas remarqué mais on peut dire d'elle, quand elle danse, qu'elle est féminine jusqu'au bout des pieds. C'est pas mal ça. D'autant que c'est pas la première fois que tu la vois danser (te voilà de nouveau absorbée). Que t'es subjuguée. Que son dos est pour toi le siège de sa féminité. Que c'est de son dos que tout part. Que c'est d'autant plus parlant que ce soit de son dos que tout émane que quand elle ne danse pas tu penserais pas une seconde que son aura de femme serait celle-là. Que la texture de sa chair serait de cette nature-là. Et que t'en arrive à te demander si c'est pareil, à d'autres échelles, pour toutes les femmes, si le siège de la féminité peut se trouver dans un endroit aussi précis que le dos (le coude, le doigt, le poil). Et si pour toutes les femmes le contraste entre le jour et la nuit de la chair est identique. Et si toi, en tant que femme, tu peux aussi donner à voir une puissance comme celle-là. Qui est belle. Qui est forte. Qui est femme. 

Quand tu sortiras plus tard, tu te diras que c'était puissant et que l'homme qui t'aura dans la foulée, quelques heures ou quelques jours plus tard, il lui devra beaucoup à cette fille qui danse.


SOLITAIRES : L'Écharpe Grise (extrait) par delEntreDeux

C'était le 6 octobre au Forum du Blanc Mesnil et c'était bien. 
[l'écharpe grise est un extrait d'un spectacle précédent mais n'est pas périmé puisqu'il est en train d'être transformé en duo - fascinant]
"Progressivement, me viennent l'impression de ne pas être seul sur cette scène ou sur cette estrade, et le désir de vérifier cela. Mais une règle, ou même une loi obscure de la situation présente, s'impose à moi, qui m'interdit de me retourner – je sais cela –, de chercher à savoir d'où viennent les mots que je prononce, d'où arrive l'image que je perçois. Je suis d'ailleurs conscient qu'un tel mouvement me serait physiquement impossible, ma tête ne pouvant pivoter sur mes épaules pour se retourner, comme prise dans une minerve qui n'autorise qu'un basculement du menton de bas en haut et l'inverse, afin de permettre à mon regard tantôt de s'abaisser vers la page que je suis supposé lire, et tantôt de se relever vers la vision lointaine. Cela peut ressembler à une machine de torture, dont je serais captif.Quel est donc mon rôle en ce moment même – celui d'un intrus, d'un parasite, d'un importun qui n'a rien à faire là –, ou quel a-t-il été avant que j'en arrive là ? Ou bien suis-je une sorte de souffleur, et pour le compte de qui ? Je n'ai pas d'autre solution que de continuer à lire jusque ce que la fin du texte me ramène au silence, et fasse de moi enfin un contemplateur que personne n'écoute, un contemplatif que personne ne regarde."

vendredi 21 septembre 2012

Le Tampopoint au Rondgraphe

Ce qui était étrange hier c'est que la soirée semblait être placée sous le thème du contraste. Contraste entre le quartier du Théâtre du Rond-Point et la rue du Repos. Contraste entre le public du théâtre et celui de la librairie. Contraste entre les livres pour enfants et les cadres emplis de tampons satiriques qui les surplombaient. Contraste entre la voix de l'acteur et celle de l'auteur. Contraste entre la confiance des personnes publiques et ma propre démence. 

C'est qu'on y faisait une lecture de quelques textes du Tampographe Sardon hier, au Rond Point. On disait à voix haute ce qu'on avait tous plus ou moins l'habitude de lire en solitaire et dans le silence, cachés derrière nos écrans impersonnels. Les textes du Tampographe ont en effet pour composante des données tout à fait partageables: plume acérée, parfaite, musclée; tonalité humoristique exacerbée, moqueries bien placées, structure narrative ficelée avec péripéties et chutes bien senties - mais les textes du Tampographe viennent de plus loin et vont plus loin que de simples échanges polis entre artistoïdes à la syntaxe de niveau olympique. 

En entrant dans la librairie, j'avais ouvert quelques livres dont l'indication "rentrée littéraire" bien en gros sur la jaquette me faisait culpabiliser. Je cherchais à me faire des amis en mode arial. J'étais arrivée trop tôt, trop seule, trop vide. Il me fallait du carburant et le vin blanc ne pourrait me venir en aide qu'une fois la prestation scénique d'un bel acteur bien aristocratique du verbe terminée. J'étais mal. A un moment j'ai croisé une jeune vidéaste. Ce qui était pas mal parce qu'après avoir entamé mon quatrième tour de librairie, la seule quatrième de couverture que je n'avais pas encore lue était de Nancy Huston. En plus comme ça je pouvais montrer aux gens qui ne me regardaient pas que je savais aussi parler. C'est à ce moment-là, au plus profond de mon auto-obsession, qu'un mec en noir s'est mis à parler. Il a commencé avec le texte que je connais le mieux je crois, celui sur les chauves. La vidéaste ricanait. J'avais envie de chialer. Putain merde quoi, je ne suis pas la seule à lire ça. Ils me piquent ma dope et l'étalent en public ces connards?

Mais la vie et le talent c'est comme ça, fait pour être partagé. Et cette lecture vient après des mois de travail acharné (c'est du moins ce qu'en a dit le blog en acier trempé de l'artiste). Et il serait temps que tous les bien nourris sachent ce qui se trame dans leur dos: des machines à tampon tournent à plein régime caricaturant tous les Frédéric du monde. Il faut acheter le livre du Tampographe. Si c'est pas pour lui faites-le pour l'Association. Pour qu'il ait un atelier moins moisi. Pour faire joli dans votre salon, sur votre étagère, dans le grenier de votre mère. Parce que vous avez les moyens. Parce que c'est nécessaire. Parce que c'est comme ça et que vous ne le regretterez pas.

[Et le truc cool pour toi qui ne sait pas lire, c'est que les textes ne sont que les illustrations d'images très très bien saucées.]


Le Tampographe Sardon
Format 19 par 25 cm.
256 pages en quadri
39 euros.
Editions l'Association

lundi 20 février 2012

Je n'ai pas dit mon dernier merde

C’est l’histoire d’un mec qui va avoir un enfant et qui ne sait pas trop ce qu’il est allé foutre dans cette galère. Un mec comme toi, se demandant bien justement quelle idée débile l’a convaincu qu’il n’était pas totalement absurde d’offrir la vie, de mettre au monde. En d’autres termes, d’obliger un être de plus à s’enchainer aux questions existentielles et vaines que l’existence hic et nunc suscite.

C’est l’histoire d’un mec, mais aussi d’une famille. Un mec dans une famille. Une famille et un mec. On ne sait pas trop. Ce qu’on sait, c’est que c’est une famille comme toutes les familles, comme la grande famille française, comme la grande famille humaine mondiale – une histoire de merde. C’est presque parodique tellement ça touche au vrai, au juste, au profondément injuste tel qu’il n’existe qu’en famille.

C’est l’histoire d’un mec qui a des couilles, peut être trop pour le pays tel qu’il est, hic et nunc. Un mec qui hurle et postillonne en tordant son visage de douleur tandis que le monde déconne. Micro à la main, salle des quatre colonnes, il interroge, inlassablement, un organe politique aux multiples visages dont les lèvres défaillantes égrainent des mots creux dont le sens profond n’a d’autre synonyme que l’expression familière « je t’encule ».

C’est l’histoire d’un mec qui parle la langue Desproges tandis que ses congénères s’expriment en Barbie pour parler de sexisme. Un mec qui construit son spectacle autour de deux idées étranges : celle selon laquelle on peut rire de tout et celle selon laquelle les goûts et les couleurs (j’ai pas entendu la suite). C’est-à-dire qu’il malmène son audience en lui mettant le nez dans la poubelle de ses entrailles pour lui prouver que sa merde est la même que celle de son voisin et qu’elle (toi, moi, lui, nous, eux) l’a quand même bien cherché.

C’est l’histoire d’un mec. Un mec qui raconte mon histoire et la tienne. La leur aussi un peu quand même. Une histoire tellement triste qu’elle en est drôle. Et vice versa.

C’est une histoire vraie.

Ça se passe dans le sous-sol d’un restaurant du côté des Halles. Ça a lieu tous les lundis à 21h30 plus ou moins précises. Ça fait mal au cul (peut-être aussi au cœur).

C’est plus important que divertissant, même si ça l’est aussi, divertissant. Et puis si tu ne trouves pas d’autres arguments pour convaincre tes copains, dis-leur que c’est plus ou moins gratuit (tu n’as pas le droit de faire un don de plus de 500 euros à la sortie), que tu peux boire en rigolant et inversement, et qu’à un moment le mec, il s’entaille la poitrine au couteau à viande. True story.



Ah oui, ce mec n'en est pas à coup (de gueule) d'essai - avant, il essayait de s'expliquer avec calme et rationalisme. Si, souviens-toi, on avait entendu parler de son Sarkozy et moi à l'aube des élections de 2007. Si tu comprends toujours pas, sache qu'on parle même de lui sur Libération.


Je n'ai pas dit mon dernier merde
Jean-Daniel et David Vivès

5 Rue Sauval  
75001 Paris
01 40 26 22 29
pasmonderniermerde@gmail.com

Le lundi à 21h30

vendredi 10 février 2012

Orphée & Eurydice by Pina @ Garnier

La surprise, cette chose étrange qui peut être manigancée par une personne dans le but de faire plaisir à un proche ou résulter d’un concours de circonstances hasardeux, c’est-à-dire plus ou moins tomber du ciel. La surprise et son double tranchant. Elle demande tant d’efforts à préparer. Ça ne l’empêche jamais de tomber à côté, de rater sa cible, de ne pas faire exactement l’effet voulu. Quand on, moi, je fais l’expérience d’une surprise, il y a cette contrainte, ce poids : peu importe la réussite de la surprise en tant qu’objet ou action sensé combler mes désirs, je me dois de sourire, pour l’effort fourni. Je sais, dit comme ça, on entend bien le côté éternelle insatisfaite pinailleuse de bas étage. C’est fait exprès. C’est une espèce de procédé ayant vocation à faire monter la mayonnaise. Pour que tu ne sois pas surpris mais soulagé d’apprendre qu’il m’est arrivé une fois dans ma vie d’avoir la chance incroyable de partager une surprise tombée du ciel avec une amie parfaite, un soir parfait, dans un lieu parfait, dans des conditions parfaites pour voir le spectacle le plus adapté à mon état émotionnel du moment.

Recevoir un vendredi à midi un message formulé de la façon suivante : dispo pour l’Opéra Garnier ce soir ? N’être encore jamais entrée dans le bâtiment massif. Avoir autrefois dansé. Se retrouver à 19h30 sur le parvis, découvrir qu’il s’agit d’une répétition générale, que la pièce est de Pina, qu’il s’agit d’Orphée et Eurydice et que le danseur étoile sur scène ce soir est le plus beau de tous. Avoir des places parfaites. Et tout ça grâce à une jeune et superbe femme amie d’ami d’amie qui ressemble à un ange et ne sait pas à quel point le geste est bienvenu.

C. me dit toujours qu’elle a beau aimer mes textes, elle ne sait pas très bien où je veux en venir. Je ne sais pas m’exprimer, c’est pourquoi j’écris. L’espoir que quelque part entre les lignes tracées un sens émerge. L’espoir de rejoindre ainsi une communauté d’humains. Je ne sais pas m’exprimer et ne comprends absolument rien à la rhétorique. La danse, en revanche, ça me bouleverse. Les corps qui se plient puis éclatent. La ponctuation du geste qui vient traverser la rétine jusque dans le cœur, sans jamais vraiment passer par les mailles perverses du cerveau, ce grand castrateur de bonheur devant l’éternel. La musique et les corps et les visages et le chant. L’explosion des sensations et les larmes qui coulent d’on ne sait pas où. L’envie de penser que Pina c’est dépassé, trop vu et revu. La réalité de Pina, son langage incroyable du sensible. La capacité des corps mouvants à tisser la trame narrative du drame, à enserrer l’ensemble des spectateurs dans l’urgence du moment présent, à leur faire prendre part à cette fin connue mais toujours renouvelée du tragique. L’importance de ces moments-là.

Quand enfin, les lumières se sont rallumées sur les dorures, moulures, peintures et velours dégoulinants de rouge, la vie avait repris son cours mais le tremblement de mon être avaient cessé. J’avais retrouvé une raison d’être : un jour, peut être, une surprise… 





Orphée et Eurydice - Présentation vidéo

lundi 23 janvier 2012

Tout le monde veut vivre @ Théâtre de Belleville

C'est l'histoire d'une sortie au théâtre qui nous a rappelé pourquoi-comment c'était pas du cinéma. On savait vaguement qu'il y serait question de la mort et de l'humour. On avait lu conte cruel. On s'y retrouvait en couples, pour fêter 2012 puisqu'il en est encore temps. 

Au début, on voyait bien les acteurs et on entendait le texte, écrit dans le but précis d'être dit comme il l'était. On se sentait à la limite du boulevard avec ces gestes démesurés et les monologues de l'infecte personnage principal. Quelle vanité, qu'on se disait. Quelle superficialité. Sa femme, actrice blonde à la voix mi-basse mi-perchée, nous désarçonnait. Et la télévision, le landeau, les clochards. Oui, bon, Pozna, puisque c'est comme ça que le personnage s'appelle, Pozna veut pas crever. A aucun prix. A n'importe quel prix. 

photo : Nikhil Bhowmick - le Comte Pozna (Vincent Menjou-Cortès)

Au bout d'un certain temps, puisque le noeud de l'intrigue est la mort imminente et inéluctable, on se met à y penser, nous aussi. Puisque comme les acteurs qui jouent le rôle des personnages, on est de chair et de sang. Puisque comme les acteurs qui sont de chair et de sang et qui jouent le rôle des personnages, on est impliqués dans l'histoire, tant nos rires ponctuent leur jeu tandis que notre présence justifie la leur. C'est à peu près à ce moment là, celui de l'usure où le divertissement se transforme en piège, qu'intervient la pantomime. 

photo : Nikhil Bhowmick - la jeune fille et la mort

La pantomime donc. On est pas très bien quand elle commence. On comprend moyennement la mise en abîme. On voit le comte qui jubile, hystérique incarnation du cogito sur lequel notre monde est fondé. La jeune fille légère et gonflée comme une baudruche. Son museau de souris et sa voix haut perché. La mort silencieuse et menaçante. Elle ne nous fait même pas rire tant elle est crédible. Mais elle n'est qu'un homme comme un autre, un homme sur lequel la femme a tout pouvoir. Comme tout au long de la pièce. On se demande en effet quel spectre Hanokh Levin craint le plus, celui de la mort ou celui de la femme castratrice. 

Mais peu importe les considérations de l'auteur puisque le jeu des acteurs nous saisit et nous emporte dans cet indicible de la cruauté qui est la seule réponse humaine possible face à la mort. La pièce, au final, nous offre cette catharsis nécessaire, si souvent remplacée aujourd'hui par un douillet divertissement. On en sort un peu froissés mais libérés.


vendredi 2 décembre 2011

Don Lee Doo Dee Doo Da

A une époque, j’étais inscrite en licence LLCE à la fac de Bordeaux. Cette époque, j’en parle peu, c’est qu’elle était douloureuse. Je sortais de l’univers rassurant des classes préparatoires et je n’avais toujours pas compris ce qu’on attendait de moi : une prise en main, un truc décisionnel. Un plan de carrière.

L’Université Michel de Montaigne est sale comme un blockhause et on s’y perd assez facilement. J’avais beau m’être fait des amis et aimer la traduction, les cours de linguistique me mettaient dans un état de panique trop avancé pour que je puisse me sentir bien dans mes baskets. Un mardi midi, sous l’espèce de préau qui reliait les bâtiments des salles de cours au restaurant universitaire, une bande de mecs s’est installée avec, entre autres, un banjo. Ils ont commencé à jouer. C’est assez étrange tu sais, trois mecs en perruques qui jouent du banjo à l’heure du déjeuner sur un campus universitaire. Surtout quand tu ne peux t’approcher d’eux sans être invitée à déchirer tes cordes vocales sur un Bohemian Rhapsody qui envoie du steak.

Ils sont revenus plusieurs fois sur le campus, ils s'appelaient les Royal Woodpecker. On les a aussi croisés ailleurs, dans des endroits aussi mythiques qu’alcoolisés. J’ai appris que l’un de leurs membres s’appelait Youssef Abado et qu’il avait fait des études de je ne sais plus quoi étant donné l’heure tardive à laquelle je lui ai parlé. Il y avait aussi un certain KIM. Je suis allée les voir jouer dans une guinguette perdue en pleine nature un très beau soir d’été. Je leur ai même promis de leur trouver des scènes en Angleterre. Et puis je suis partie, je les ai oubliés.

Ce que je n’ai pas oublié, c’est le goût acidulé de leur énergie, la façon dont ils teintaient mes journées ternes de rose fluo. Quand j’ai découvert que KIM était à Paris, je me suis aventurée à aller l’écouter à l’Internationale. Emue sur des talons absolument hors de propos. Résultat, comme toute femme moderne qui se respecte, j’ai liké sa page Facebook. J’en serais restée là s’il n’avait eu la bonne idée de sortir un album dans la foulée de nos retrouvailles.

Pour relativiser, sache d’une part qu’il n’est pas au courant puisqu’on ne s’est probablement jamais parlé. En outre, mais ça je l’ai appris plus tard, il en est à son 19e album, ce qui fait que la coïncidence des retrouvailles n’en est pas une. Ça aurait pu avoir lieu n’importe quand.

Son album, tu peux l’écouter sur Deezer. C’est en tout cas ce que j’ai fait, grâce aux avertissements de Facebook (Merci grand dieu de l’internet, isn’t it). On dit Pop, acidulé, profond, bien construit, bijou. Moi j’ai pas le recul pour saisir, tout ce que je sais c’est que ça va. Mes journées retrouvent des teintes rose fluo quand il le faut. Mon body veut bouger comme c’est pas permis.

En plus KIM, il est ami avec Victorine qui chante la chanson Emma comme la fille de ma cousine et dans son clip on voit que Vaness La Bomba peut courir plus de cinq minutes d’affilée. Franchement, si avec ça t’es pas encore en train de l’écouter, j’sais plus quoi faire.

Ah, aussi, il joue mercredi prochain (le 7 décembre) à la Boule Noire. J'pense même que je vais y aller.



vendredi 4 novembre 2011

Pleyel-Mozart, Rome-Verdi - La possibilité d'une révolution classique

J’ai un truc avec l’architecture Art Déco. Une histoire de souvenirs et de rêves. Une sorte de familiarité. Souvent pourtant, c’est chargé. Très.Trop. A la Salle Pleyel au contraire, tout semble couler de source. C’est harmonieux, léger. Parfait. C’est aussi un peu chic. Une histoire de sacs Chanel, l’odeur de lavande à la naphtaline qui émane de la chevelure desséchée du public. Ouais.

Hier, ils jouaient du Mozart. J’y connais rien moi, à Mozart. Quand j’étais enfant, je m’endormais systématiquement. Quand j’étais ado, j’applaudissais entre chaque mouvement. Je ne comprenais pas. Les gens se retournaient, reniflaient d’un air suffisant en regardant ma mère, le collier de perles et l’œil glacial. Elle se sentait mal, leur souriait, me souriait. Peut-être qu’elle regrettait de m’avoir amenée. Peut-être qu’elle leur en voulait de leur dureté. Peut-être que je lui faisais honte.

Je ne me sentais pas tellement concernée et trouvais difficile de me concentrer sur la durée, ne sachant que faire des pensées incessantes qui profitaient de mon inactivité pour me harceler. Parfois, entre deux notes, je prenais une gifle mélodique et je me réveillais hébétée, libérée de mes complications mentales, indifférente aux permanentes des dames alentour. A chaque fois c’était pareil, j’avais beau voir la scène, les musiciens, leurs mouvements ridicules, savoir en quel temps et lieu je vivais mon expérience, je me retrouvais dans une forêt, sur une falaise, au bord d’un ruisseau et j’étais heureuse. Le reste disparaissait, plus rien n’importait d’autre que les mouvements de la nature, sa respiration. C’est-à-dire que je n’entendais plus la musique. Peut-être même que j'entendais au-delà.

Jamais je n’aurais admis le détail de mon expérience. Plutôt crever que de passer pour une allumée. D’ailleurs, pendant des années, j’ai arrêté d’écouter du classique sauf quand, parfois, en plein milieu de la Creuse, l’auto-radio ne m’en laissait pas le choix. Je m’en foutais pas mal parce que pour le coup c’était normal de voir des champs et des bois partout. En plus, depuis l’intimité de l’habitacle, j’étais libre de m’évader dans l’immensité des paysages qui ponctuaient ma route. Et hier, dressée sur mon siège, les jambes croisées et le codes du genre intégrés, j’ai encore voyagé. Cette fois, avec Hélène Grimaud, le Kammerorchester des Bayerischen Rundfunks et Mozart. C’était putain de beau. C’était important. Ça voulait dire quelque chose. Même les musiciens tremblaient d’émotion.

Et puis aujourd’hui j’ai découvert que le 12 mars 2011, à Rome, l’Italie fêtait le 150ème anniversaire de sa création. Ce soir là, Nabucco de Guiseppe Verdi fut joué à l’opéra sous la direction de Riccardo Muti. Ce soir là, Berlusconi faisait partie du public. Ce soir là, les spectateurs de l’opéra ont fait honneur à l’œuvre de Verdi. Ce soir là fait qu’aujourd’hui j’ai pleuré devant Youtube.

Peut être que les vieilles aux colliers de perles de Périgueux n'ont rien en commun avec les spectateurs de l'opéra de Rome. Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je crois plutôt qu'il arrive un moment, dans l'expérience "artistique" (excuse-moi, le mot est laid) où tout fait sens, un moment qu'aucun mot ne saurait exprimer, un moment qu'aucun code ne saurait régir.





Nabucco de Verdi évoque l'épisode de l'esclavage des juifs à Babylone, et le fameux chant « Va pensiero » est celui du Chœur des esclaves opprimés. En Italie, ce chant est le symbole de la quête de liberté du peuple, qui dans les années 1840 - époque où l'opéra fut écrit - était opprimé par l'empire des Habsbourg, et qui se battit jusqu'à la création de l’Italie unifiée. Repris par le Times, Riccardo Muti, le chef d'orchestre, raconte : « Au fameux chant Va Pensiero, j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. (…). Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le Va Pensiero allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. (…) Alors que le Chœur arrivait à sa fin, dans le public certains s’écriaient déjà : « Bis ! » Le public commençait à crier « Vive l’Italie ! » et « Vive Verdi ! » Des gens du poulailler (places tout en haut de l’opéra) commencèrent à jeter des papiers remplis de messages patriotiques – certains demandant « Muti, sénateur à vie ». [Après que les appels pour un "bis" du "Va Pensiero" se soient tus, on entend dans le public : "Longue vie à l'Italie !"] Le chef d'orchestre Riccardo Muti : Oui, je suis d'accord avec ça, "Longue vie à l'Italie" mais... Je n'ai plus 30 ans et j'ai vécu ma vie, mais en tant qu'Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j'ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j'acquiesce à votre demande de bis pour le "Va Pensiero" à nouveau. Ce n'est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Choeur qui chantait "O mon pays, beau et perdu", j'ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment "belle et perdue". [Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène] Muti: Depuis que règne par ici un "climat italien", moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant... nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théatre de la capitale, et avec un Choeur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble. C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le Chœur des esclaves. « J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Chœur s’est lui aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. »

lundi 10 octobre 2011

De la Gaîté à la Comédie: Chassol Chéri

Tout a commencé il y a quelques mois. Un hasard de l'Internet a voulu que je gagne une place de concert pour Dj Spooky à la Gaîté Lyrique. En première partie, Christophe Chassol présentait Nola Chérie. Je savais qu'il y aurait du son et de l'image. Je me demandais si on serait assis ou debout.

Plutôt que de se presser, on a bu une bière tranquille avant le début du spectacle. On était quatre et on était plutôt contents de se retrouver là, en terrasse. Quand on est rentrés, la musique jouait déjà et une majorette en paillettes regardait la caméra. On s'est assis dans le noir et c'est de là que tout est parti. Au bout de trente secondes, nos coeurs battaient déjà la chamade. Les poils de mes bras étaient tout hérissés et je ne pouvais m'empêcher de penser à ce que j'écrirais un jour ici. On m'a plus tard fait remarquer le côté absurde du procédé. Penser à écrire au lieu de vivre l'expérience. C'est pour ça je crois qu'il y a eu quelques mois entre ce jour-là et ce que j'écris aujourd'hui. C'est pour ça aussi peut être que, pendant quelques mois, je n'ai pas trop su quoi t'écrire.

Vendredi dernier, Chassol ouvrait une soirée à la Comédie de Reims, dans le cadre du festival Electricity. J'y étais. Tremblante, impatiente et congelée à cause de cet automne qui se la joue été-hiver en dents de scie. Quand ça a commencé, j'ai eu peur. Je me suis dit que j'avais peut être halluciné l'effet Chassol et que le contexte de la Gaîté n'était pas le même que celui de la Comédie. Qu'il ne s'agissait pas des mêmes circonstances. Sauf que ça ne tient pas qu'au contexte, une expérience. J'ai donc de nouveau été retournée, bouleversée par un truc si grand, si beau que j'en ai encore chialé. Et j'ai aussi compris, à cause peut être de l'intensité du moment, pourquoi ce que je fais ici m'est si important. C'est qu'il s'agit de la seule façon que j'ai trouvée de supporter ce débordement qui m'atteint dans ces microscopiques tranches de vie. C'est qu'il ne s'agit pas tant de parler de moi, de ma pauvre expérience personnelle que de ce qu'il y a de superbe dans la vie, de ces choses qui transportent et de ces gens qui les font, qui ont le courage de se mettre à nu et de chercher à communiquer.

Il faut donc utiliser un mot aussi ronflant qu'hommage pour qualifier mon approche. J'écris pour tenter de dire merci à ceux qui créent. J'écris pour tenter de te donner à toi un peu de ce bonheur quand je le vis. Parce que tu vois, c'est important, quand je vis un truc comme ça qui me plante des crochets dans la cage thoracique et qui me soulève, c'est à toi que je pense aussi. C'est à toi que je veux donner un peu de ce que j'ai ressenti.

Chassol, c'est donc à la fois le mec qui a fait rentrer le plus d'air dans mes poumons ces derniers mois et celui qui m'a donné les mots pour dire ce que je fais. Chassol, quand il est sur scène, se balance sur sa chaise et prend appui sur ses claviers. Il est super classe et absorbé par ce qu'il fait. Chassol a réussi un truc incroyable, un truc que tout le monde devrait avoir la chance de voir. Ça s'appelle Nola Chérie.

mardi 12 juillet 2011

Corps possibles: anatomie de la sensation pour Francis Bacon

En juillet, on te le dira, c’est plus du tout la saison de l’Opéra. Sauf qu’ en juillet 2011 à Paris il y a un ballet, pas de public, mais un beau ballet tout de même. Résultat hier, on a eu 3 des 800 places encore disponibles pour voir Anatomie de la Sensation pour Francis Bacon by Wayne McGregor; ce qui pour moi était génial, l’apothéose d’un chemin hasardeux et jamais choisi commençant par Deleuze et passant par Londres. Et j’étais là, pendant une heure dix très exactement, à boire des yeux les torsions et les saccades de la scène, à déchiffrer les restes d’un suicide parisien. Parce que le hasard avait voulu que je sache ce qu’il en était des écorchés et des boxeurs, que mon corps connaisse les contraintes du mouvement.

Et tu vois, j’ai beau aimer danser, regarder les autres danser ne me transporte pas systématiquement. Oui mais là. Parce que là tu vois, il y avait la grâce et la violence comme « appétit merveilleux pour l’amour ». Parce que là tu vois, les hommes avaient des corps à nous faire pleurer tandis que les femmes ressemblaient à des oiseaux blessés. Parce que là tu vois, les tableaux s’enchaînaient me rappelant combien là, et seulement là, il y a une place pour moi. C’est pas que je te quitte ou que je te rejette, c’est plutôt que pour te supporter, il me faut cette chose indescriptible, ce lieu imperceptible où l’homme exprime plus loin que les mots.

C'est pour ça que je suis si heureuse: hier, j'ai vu du possible, j'ai vu du nouveau, j'ai enfin vu quelque chose d'autre qu'une simple glose autour d'un sujet tendance (parce que, dans le monde de la culture, on n'appelle pas tout à fait ça de la hype mais on a une approche tout aussi convenue et épuisante des sujets tendance). Hier aussi c'était beau mais pas dans le pathos, ou en tout cas pas dans une émotion labellisable. C'était un de ces moments justes et vrais, c'était du sacré bon boulot.

Je le répète donc, encore une fois, ne cherche pas à trouver ici une critique constructive, ne me fais pas cet affront. Entends juste, comme à chaque fois, l’importance que j’accorde à ça. 



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