mardi 15 mars 2011

Perhaia @ Pleyel: Aimez-vous Brahms?

On s’est décidées un peu tard, pas encore remises de nos weekends respectifs. On savait qu’en attendant une heure avant on aurait une chance d’avoir les restes, les places non réservées. Ils avaient augmenté le prix, ils le pouvaient : il n’en restait presque plus, des places non réservées. Il fallait y être tôt donc, pour voir le défilé des sacs Chanel et Dior, les sourires pincés et les airs blasés. Il fallait y être tôt pour se faire bousculer, pour trépigner. C’est qu’il n’en restait presque plus, des places non réservées et que nous étions nombreux à en vouloir.

D’ailleurs, une fois entrées dans le carré de l’orchestre, en plein dans le mille et à quelques rangées seulement des mains du maître, l’atmosphère était plutôt glaciale et on avait des relents de schizophrénie à se dire qu’on était là et pas dans un concert de garage punk comme le laissait présager nos mines effarouchées. On se disait aussi que c’était lisse, la bête noire et brillante, le sagement assis et les lèvres toujours pincées. On se disait enfin que le chapelet Bach-Beethoven-Brahms-Schumann-Chopin en ferait rire plus d’un. On pensait au classique pour les nuls. On se mordait un peu les doigts. On attendait.

Mais D. savait déjà, elle, le doigté du maestro, le plaisir à venir. C’est que Brahms était liquide comme un ruisseau, un vrai, que tu te prendrais paf dans ta gueule, à avoir trop appréhendé, mais dans lequel tu pouvais nager tant que tu voulais. C’était carrément rafraichissant. Puis un Beethoven épuré, précis et décortiqué qui faisait monter la pression dans ton échine et râler de plaisir tes tous petits poumons. Comment faire autrement quand le mec là, devant toi, tout cintré qu’il est dans son smoking, s’envole au paradis les yeux fermés et la gueule ouverte, mouvante comme celle d’un ourson en plein trip ? Il n’est pas là pour te montrer son talent, il est là parce qu’il le faut, parce qu’il aime d’amour fou une chose qui se trouve entre les touches de son piano et des notes composées dans un ailleurs intemporel. C’est ce que tu comprends quand il en arrive à Brahms et t’es d’ailleurs bien contente qu’ils aient inventé l’entracte, ton cœur serré étant pas loin de l’overdose et autres crises cardiaques. Et quand Schumann commence, le visage sans âge de Murray Perahia se transforme en chair à vif et t’agrippe les tripes pour un voyage en grand 8 au pays des émotions, mais pas de celles qui ont un nom. Tu vois les mains et les épaules, tu plonges dans un corps qui n’est pas le tien et tu vis, putain, tu vis. C’est à ce moment précis que tu vois qu’il n’est pas là pour t’en mettre plein la gueule, non, il s’enfuit dès que sa présence n’est plus requise et regarde le public sans trop le voir, éberlué à l’idée qu’il soit là à l’écouter. Comme si le privilège du public de la salle Pleyel ce soir là était à la frontière de la décence, comme s’il s’agissait d’un plus fort que le regard, d’une passion partagée, d’un raz-de-marée sur baleine noire. Chopin est là pour le confirmer, si puissant qu’il arrache les petits derrières à leurs sièges et qu’un public en transe se met à battre des mains, secouer la crinière et tanguer du torse.

Si la jouissance se partage et si la musique est émotion, alors Murray Perahia est la clef à tout cela. Pas étonnant qu’il fasse mouiller la guindée.





2 commentaires:

Anonyme a dit…

je partage vos émotions. Petite précisions : il s'agissait de Schumann, avec ses Kinderszenen. Un impromptu de Schubert a bien été joué, mais en bis. Et c'était très beau.

Claremary a dit…

C'est corrigé, merci.