vendredi 4 novembre 2011

Pleyel-Mozart, Rome-Verdi - La possibilité d'une révolution classique

J’ai un truc avec l’architecture Art Déco. Une histoire de souvenirs et de rêves. Une sorte de familiarité. Souvent pourtant, c’est chargé. Très.Trop. A la Salle Pleyel au contraire, tout semble couler de source. C’est harmonieux, léger. Parfait. C’est aussi un peu chic. Une histoire de sacs Chanel, l’odeur de lavande à la naphtaline qui émane de la chevelure desséchée du public. Ouais.

Hier, ils jouaient du Mozart. J’y connais rien moi, à Mozart. Quand j’étais enfant, je m’endormais systématiquement. Quand j’étais ado, j’applaudissais entre chaque mouvement. Je ne comprenais pas. Les gens se retournaient, reniflaient d’un air suffisant en regardant ma mère, le collier de perles et l’œil glacial. Elle se sentait mal, leur souriait, me souriait. Peut-être qu’elle regrettait de m’avoir amenée. Peut-être qu’elle leur en voulait de leur dureté. Peut-être que je lui faisais honte.

Je ne me sentais pas tellement concernée et trouvais difficile de me concentrer sur la durée, ne sachant que faire des pensées incessantes qui profitaient de mon inactivité pour me harceler. Parfois, entre deux notes, je prenais une gifle mélodique et je me réveillais hébétée, libérée de mes complications mentales, indifférente aux permanentes des dames alentour. A chaque fois c’était pareil, j’avais beau voir la scène, les musiciens, leurs mouvements ridicules, savoir en quel temps et lieu je vivais mon expérience, je me retrouvais dans une forêt, sur une falaise, au bord d’un ruisseau et j’étais heureuse. Le reste disparaissait, plus rien n’importait d’autre que les mouvements de la nature, sa respiration. C’est-à-dire que je n’entendais plus la musique. Peut-être même que j'entendais au-delà.

Jamais je n’aurais admis le détail de mon expérience. Plutôt crever que de passer pour une allumée. D’ailleurs, pendant des années, j’ai arrêté d’écouter du classique sauf quand, parfois, en plein milieu de la Creuse, l’auto-radio ne m’en laissait pas le choix. Je m’en foutais pas mal parce que pour le coup c’était normal de voir des champs et des bois partout. En plus, depuis l’intimité de l’habitacle, j’étais libre de m’évader dans l’immensité des paysages qui ponctuaient ma route. Et hier, dressée sur mon siège, les jambes croisées et le codes du genre intégrés, j’ai encore voyagé. Cette fois, avec Hélène Grimaud, le Kammerorchester des Bayerischen Rundfunks et Mozart. C’était putain de beau. C’était important. Ça voulait dire quelque chose. Même les musiciens tremblaient d’émotion.

Et puis aujourd’hui j’ai découvert que le 12 mars 2011, à Rome, l’Italie fêtait le 150ème anniversaire de sa création. Ce soir là, Nabucco de Guiseppe Verdi fut joué à l’opéra sous la direction de Riccardo Muti. Ce soir là, Berlusconi faisait partie du public. Ce soir là, les spectateurs de l’opéra ont fait honneur à l’œuvre de Verdi. Ce soir là fait qu’aujourd’hui j’ai pleuré devant Youtube.

Peut être que les vieilles aux colliers de perles de Périgueux n'ont rien en commun avec les spectateurs de l'opéra de Rome. Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je crois plutôt qu'il arrive un moment, dans l'expérience "artistique" (excuse-moi, le mot est laid) où tout fait sens, un moment qu'aucun mot ne saurait exprimer, un moment qu'aucun code ne saurait régir.





Nabucco de Verdi évoque l'épisode de l'esclavage des juifs à Babylone, et le fameux chant « Va pensiero » est celui du Chœur des esclaves opprimés. En Italie, ce chant est le symbole de la quête de liberté du peuple, qui dans les années 1840 - époque où l'opéra fut écrit - était opprimé par l'empire des Habsbourg, et qui se battit jusqu'à la création de l’Italie unifiée. Repris par le Times, Riccardo Muti, le chef d'orchestre, raconte : « Au fameux chant Va Pensiero, j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. (…). Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le Va Pensiero allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. (…) Alors que le Chœur arrivait à sa fin, dans le public certains s’écriaient déjà : « Bis ! » Le public commençait à crier « Vive l’Italie ! » et « Vive Verdi ! » Des gens du poulailler (places tout en haut de l’opéra) commencèrent à jeter des papiers remplis de messages patriotiques – certains demandant « Muti, sénateur à vie ». [Après que les appels pour un "bis" du "Va Pensiero" se soient tus, on entend dans le public : "Longue vie à l'Italie !"] Le chef d'orchestre Riccardo Muti : Oui, je suis d'accord avec ça, "Longue vie à l'Italie" mais... Je n'ai plus 30 ans et j'ai vécu ma vie, mais en tant qu'Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j'ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j'acquiesce à votre demande de bis pour le "Va Pensiero" à nouveau. Ce n'est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Choeur qui chantait "O mon pays, beau et perdu", j'ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment "belle et perdue". [Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène] Muti: Depuis que règne par ici un "climat italien", moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant... nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théatre de la capitale, et avec un Choeur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble. C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le Chœur des esclaves. « J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Chœur s’est lui aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. »

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