lundi 28 janvier 2013

Galerie de Roussan / Bugada & Cargnel

There's a message on your phone, it's from the Bruning Universe.

A. m'avait dit à peine deux jours avant "Belleville et Pyrénées, c'est là que ça se passe." Et ça m'avait fait rire, venant d'un homme au noeud papillon et aux chaussures lustrées, la chose formulée de cette façon-là.

Cet après-midi avait été un après-midi compliqué. C'était impossible à comprendre et à formuler comme ça mais j'avais vu des photos de lieux que je connais par coeur et qui ne me font plus rien même si j'ai peine à croire qu'ils appartiendront bientôt au passé. J'avais vu ces photos et hurlé de joie parce que c'était mieux que ce à quoi je m'attendais, mille fois mieux que le plus fou de mes rêves. J'avais hurlé de joie parce que j'avais eu peur qu'il ne s'agisse d'un intime inexprimable et insupportable et trop lourd. J'avais d'ailleurs tellement hurlé de joie que je n'avais pas entendu le craquement sec et sourd dans mon crâne qui disait oui c'est bien très bien mais je ne sais pas si ton coeur et ton corps sont prêts à endurer ça déjà. Ce ressurgissement du passé sur la chair translucide, implacable et négative de la photographie.

Alors E. avait trouvé qu'il serait bon d'aller voir une exposition. Surtout que l'artiste exposé dit des choses comme ça qui sont, pour qui me connaît un tant soi peu, la formule la plus proche de ce que je peux avoir à dire:  «La seule consolation que je peux trouver, est que nous partageons une réalité intolérable dans l'affirmation de notre folie, la folie d'être en dehors de la logique du cadre de l'appareil photo. Quand je regarde en arrière cet appareil photo posé sur mon lit, je vois mon erreur. J'ai mis la machine du désir en place, prenant sa matérialisation miraculeuse pour quelqu'un qui pourrait m'aimer. En fin de compte, je comprends que ma mémoire laminée ne ressemble pas à la jeune fille, car elle est juste l'image d'une enfant que je ne reconnais pas. » (Lily Hibberd) C'est drôle parce que l'exposition chez Leoni [Notre besoin de consolation est impossible à rassasier] venait de se terminer et que la chose la plus dure, après le début d'une exposition (se défaire de son oeuvre, l'offrir en pâture), c'est sa fin, quand l'oeuvre retourne dans les cartons et qu'elle meure, simplement et en silence, d'avoir été décrochée du mur. C'est peut être ça, peut être qu'il y avait trop de morts dans mon entourage ce jour-là. Celui des photographies fraîches, celui des photographies qui sont tellement les mêmes que celles de Lily que mes poils sont encore dressés, celui à venir derrière toutes ces photographies. Peut-être aussi que c'est un choc terrible comme quand on tombe sur un sosie ce qui m'est arrivé à la Galerie de Roussan. Surtout quand au sous-sol les papiers calques cloués au mur étaient les mêmes que ceux cloués chez Leoni avec le même souci on le sentait de la chair fraîche, du palpable. Et puis c'était l'histoire du désir, de ce truc électrique et irréfléchi qu'est ma dope et qu'est impossible à maîtriser. C'était tellement ma langue et mon propos que je me sentais simultanément dépossédée et émerveillée. 

Lily Bibberd, Galerie de Roussan, les Aimants 
En sortant de là on ne pouvait pas faire grand chose tu comprends. On avait fricoté avec Bachelard et Deleuze comme des gamines avant. Je lui avais parlé du blanc de la nappe chez Cézanne. Comme si j'en savais quelque chose du blanc de la nappe. Moi. C'étaient des restes du Collège International de Philosophie ce que je lui disais.  Et quand on sait que je me torche avec les publications du Collège International de Philosophie ainsi qu'avec tous les diplômes et toutes les publications de tous les Collèges sauf celui de France à cause de la camionnette qu'a renversé mon amour de R.B. on comprend que je n'ai rien à en dire du blanc de la nappe de Cézanne d'après Deleuze tel qu'il est appréhendé par le Collège International de Philosophie. Oui mais voilà elle, E., me parlait de ses vidéos et de ses envies et de ses yeux et d'un univers tout entier qui me faisait penser moi à ce blanc de la nappe chez Cézanne bien que je n'aime pas non plus Cézanne. Elle me disait aussi que ce qu'elle faisait elle le faisait comme ça parce que comme ça au moins les hommes ne cherchaient pas à être des héros dans ses bras et à lui défoncer le coeur (contrairement à moi j'entends)(même s'il ne s'agit pas d'un jugement de valeur, lis-moi correctement). Donc on a marché et je les ai (nous étions plusieurs) dirigées à l'aveugle en direction du garage qui sert de galerie à Bugada & Cargnel. Je ne savais rien de ce qui se passait chez Bugada & Cargnel. Je tenais debout et respirais et parvenais à marcher sans que ça se voit, l'effondrement total de mon intérieur. C'était déjà ça tu crois pas. Quand on a poussé la porte et qu'on est entrées et qu'il faisait sombre et que le son venait apposer ses mains solides autour de nos cages thoraciques, entrait sa langue brûlante à l'intérieur pour titiller nos organes tout en nous tirant vers le coeur de l'installation, nos lèvres se sont ouvertes sur nos bouches muettes. Impossible de dire. Nos yeux couraient partout. On marchait comme des mortes-vivantes. Doucement. Happées. De façon incessante. Je crois qu'on aurait pu rester là pour toujours. A tourner autour des plaques de verre et des projections de Nico Vascellari. Complètement bouleversées par la similitude indéniable entre l'installation présente et le propos qu'E. avait tenu quelques heures auparavant. Comme si l'univers voulait vraiment nous la mettre à l'envers et nous faire chialer. 

Nico Vascellari, Bugada & Cargnel, Lum-in / Lum-out
Je me souviens d'un moment de ma vie où une amie qui m'est très chère voulait m'aider à publier ce que je dis ici. Elle m'avait dit "dans les magazines ils n'arrivent jamais à savoir quel parti pris quel avis quel postulat et moi non plus d'ailleurs je ne sais pas." Et pourtant elle aime ce que j'écris. 

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