mardi 18 novembre 2014

Macha Gharibian @ New Morning

Quand certains pensent à gravir les échelons d’une entreprise ou à optimiser leur temps pour caser sport, culture et travail, je me fabrique des listes pour oublier. Dans ma vie à Paris par exemple, il y a cette ambition : voir les lieux mythiques avant de partir. Hier, c’était Le New Morning. D’abord parce que l’Arménie est devenue un point sur ma carte depuis quelques mois et que, comme pour chaque point, il n’est pas arrivé seul. Aussi parce que la musique. Enfin parce que La Louve à mes côtés.

Macha Gharibian clôturait sa tournée de deux ans. C’était ce qu’on savait. Le festival de Jazz Klezmer lançait sa treizième édition. C’est ce qu’on a appris. Le groupe qui ouvrait avait un lien avec son père. Il s’appelle Papiers d’Arménie et fait littéralement voyager d’un bout à l’autre du Caucase, se répandant jusque dans les plaines du bassin parisien. Il y a une classe indéniable et une virtuosité sans faille chez chacun des membres. On a été aux confins de l’hystérie sans jamais vraiment craquer. On entendait les bottes des hommes claquer et faire voler la poussière tandis que des femmes aux gestes lents enveloppaient tout espace-temps. On a vu se dessiner les montagnes, la neige, les fêtes et la langueur. Il y avait des générations qui nous parlaient depuis la scène. La salle entière, en transe, reprenait en cœur tous les refrains. Et puis Macha est arrivée. Il n’y avait plus de paysage, plus de chœur et d’habitudes. C’était complètement nouveau. Istanbul certes mais aussi les ruelles sombres des Etats-Unis, la moiteur nauséabonde des égouts fumants. Il nous manquait pas mal de cigarettes et de whiskey. Troublante. Osée. A chaque instant on pourrait presque penser qu’il ne faut jamais qu’elle lâche son piano qu’il est trop jouissif et trop beau pour qu’elle se contente de la voix et là en fait elle lance sa deuxième voix, celle qu’elle cache comme la première dans sa cage thoracique et Ariel son batteur du soir s’envole ou se brise mais jamais tout à fait. S'en suivent David et Théo qui décollent. Le public devient animal, s’oublie et se renverse. Jamais indécente, jamais provoquante, ce qu’elle sait de la douleur ou de la langueur exsangue des soirs où l’on a déjà trop donné, elle le transforme en onde cristalline. Désaltérante, voilà ce qu’elle est. Rafraichissante dans ce paysage saturé. Elle offre de l’espace. Comme si sa cage thoracique était infinie. Comme si chanter était simple. Comme si la générosité et le rire allaient de soi. 


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