mardi 11 janvier 2011

Kiefer @ Collège de France: ruines-art.





Marine

Les chars d'argent et de cuivre
Les proues d'acier et d'argent
Battent l'écume,
Soulèvent les souches des ronces
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l'est,
Vers les piliers de la forêt,
Vers les fûts de la jetée,
Dont l'angle est heurté par des
tourbillons de lumière.

Arthur Rimbaud


Jusqu’en 6 ème, je traversais la chose scolaire sans y penser : c’était un lieu loin des heurts familiaux, un rendez vous avec moi-même où je passais des heures à regarder par les fenêtres et mes repas à discuter avec mes quelques amis. Et puis, pour une sombre histoire de B dans un monde où le A est roi, ma mère m’a inscrite dans un collège bof de banlieue bof au fin fond d’une province plus que bof [1]. C’est qu’elle ne comprenait pas comment je pouvais avoir ce B au lieu d’un A en histoire-géo : je lui avais toujours semblé enthousiaste à l’idée des dinosaures et de l’Alaska. Elle crût à une crise d’adolescence précoce et se mit à surveiller mon rapport à ladite matière dans l’espoir de m’attraper en plein je-m’en-foutisme. De mon côté, je soupçonnais le monde d’être la scène[2] d’une pièce dont je n’aurais pas le script : fiat paranoïa-lux. 

Le temps, comme à son habitude, est passé et cette histoire était bien enterrée dans mes souvenirs jusqu’à ce que je décide hier de retrouver D. au Collège de France pour un cours sur Marine de Rimbaud et, plus précisément, pour une prise de parole par Anselm KIEFER autour de l’idée selon laquelle « L’art survivra à ses ruines ».[3] Ce que je n’avais pas compris dans l’intitulé du cours, c’est qu’il était de circonstance : nous étions deux vingtenaires dans un public de septuagénaires tremblotants. Autant dire que le propos s’annonçait révolutionnaire. Et on est passés par tous les chemins de la poétique : la géologie, le name-dropping et l’auto-bio-congratulation. Tout ça pour nous faire comprendre quelque chose (que 24h ne m’ont pas permis de mieux saisir). 

Géologie et autres sciences 

« Ce qui compte dans un poème c’est la superposition des perceptions» ou « une œuvre d’art est pleine d’indices et de graines ». C’est sur ce genre de propos subversifs que la conférence s’ouvre, une histoire de carottes et de cross mapping parce que l’art, c’est très compliqué. D’ailleurs, il sera même mention de mystique juive et du caractère sacré de TOUTES les lettres de l’alphabet. On vous l’avait bien dit : révolution. 

Pour expliquer Marine, on passera une heure à répéter, comme des incantations, les vers obscurs d’ une abstraction. Et puis on nous parlera des métaux et de l’alchimie (« changer de la boue en or et de l’or en plomb, ça ne s’est jamais vu. »), des prémonitions, de l’Est et de l’architecture. Pour finir on vous dira que Lacan avait raison, le réel est plus vrai que la réalité. D’ailleurs (petit sourire) c’est grâce aux autistes qu’il l’a compris, si c’est pas percutant comme argument (petite pensée pour la Halle Saint Pierre). 

Name-dropping : le XXe siècle résumé en 10 noms.

Cependant, et Kiefer le sait bien, les théories scientifiques ne savent plus convaincre[4], toutes fluctuantes qu’elles sont. C’est pourquoi il a réuni, comme autant de nœuds dans son discours, les piliers de la pensée contemporaine pour soutenir son propos : et vas-y que je te convoque Proust, Ceylan, Bachmann, Kandinsky, Mondrian, Tchekhov, Valery, Nietzsche et autres Rilke. 

Ainsi, la conférence ressemblait un peu à un double whopper with cheese[5] : une couche de vers suivie d’une couche de théorie scientifique agrémentée d’un nom bien saucé et on recommence jusqu’à épuisement du temps de parole alloué. Et les mamies affamées ont fini calées : les moins courageuses ronflaient déjà au bout de dix minutes[6]

Auto-bio-congratulation, ou comment filer circulairement. 

« La beauté du geste ne consiste-t-elle pas à tenter l’irréalisable ? » 

Oui, parce que le piment du whopper, c’était les diapos palpitantes projetant les œuvres de l’artiste devant nos yeux ébahis. C’est qu’il est assez drôle, le Kiefer, à tenter de marcher sur l’eau d’un Rhin dont il ne trouve pas les frontières et qui envahit la cave et les terres « de la maison familiale ». C’est ingénieux de mettre un tabouret dans sa baignoire pour avoir le sentiment d’être Jésus. De même, on a trouvé sympa l’idée de mettre des stérilets sur des photos de terres non fertiles et puis on partage l’angoisse des œuvres comme autant d’incrustations dans le Néant. 

Mais surtout, on ne comprend pas du tout où il voulait en venir ce qui a rendu D. vorace. Moi, ça m'a rappelé le souvenir mentionné en ouverture: je me suis demandée si le script était pas en train de se déliter, au risque de m'abandonner dans un monde insensé où des institutions[7] se transformaient en parc d'attraction.

Ce texte est donc dédié à tous les discours stériles et suffisants : tant qu’il n’y a pas de risque il n’y a pas d’art et sans art, pas de pensée juste de la complaisance.


[1] Haut court pour moyen bof et non pas Oolong pour beauf (comme le mec à la voiture tunée)
[2] Ce qui prouve que dès ma plus tendre enfance, j’étais plus shakespearienne que Moliéresque :
All the world's a stage,/ And all the men and women merely players: / They have their exits and their entrances; / And one man in his time plays many parts,/ His acts being seven ages. At first the infant,/ Mewling and puking in the nurse's arms./ And then the whining school-boy, with his satchel/ And shining morning face, creeping like snail/ Unwillingly to school. And then the lover,/ Sighing like furnace, with a woeful ballad / Made to his mistress' eyebrow. Then a soldier,/ Full of strange oaths and bearded like the pard,/ Jealous in honour, sudden and quick in quarrel,/ Seeking the bubble reputation / Even in the cannon's mouth. And then the justice,/ In fair round belly with good capon lined,/ With eyes severe and beard of formal cut,/ Full of wise saws and modern instances;/ And so he plays his part. The sixth age shifts/ Into the lean and slipper'd pantaloon,/ With spectacles on nose and pouch on side,/ His youthful hose, well saved, a world too wide / For his shrunk shank; and his big manly voice,/ Turning again toward childish treble, pipes/ And whistles in his sound. Last scene of all,/ That ends this strange eventful history,/ Is second childishness and mere oblivion,/ Sans teeth, sans eyes, sans taste, sans everything.
[3] Ce qui est très important pour moi dans la mesure où le degré de vitalité de l’art définit ma position – i.e. la réponse à « que fait-elle ici ? » est-elle plus proche de celle à la question « mais que diable est-elle allée faire dans cette galère ? » (femme courageuse bravant les tourbillons (un tourbillon c’est pire qu’une tornade (et c’est tout ce que j’ai retenu du cours d’hier))) (et oui, j’ai aussi lu du Molière) ou de celle à la question « combien de temps encore va-t-elle pisser dans un violon ? » (rapport au fait que l’art est mort et que mon entreprise est vaine) (et oui, j’ai aussi lu du Jaenada).
[4] Littéralement : « la science ne peut pas déclarer la mythologie obsolète » (où le 10e nom est Roland Barthes)
[5] Fallait y penser : la Rolls Royce du fast food pour illustrer la Rolls Royce de la pensée, c’est pas con comme idée.
[6] C’est qu’elles ont l’orgasme rapide
[7] Entendre « institutions de la pensée » et non « maisons de retraite » que je rapproche plus de « fête foraine » (anti-fête si vous préférez)(divertissement si vous voulez le fond de ma pensée)

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